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Ne laisse personne te castrer #9

1 août 2009 3 commentaires

« Mais, Morgan, c’est bientôt ton anniversaire ? s’exclame Camille.
— Comme si tu l’ignorais, fit l’intéressé, ne pouvant s’empêcher de sourire.
— Oh dis, ne fais pas ton ronchon. Ça vient de me revenir. Tu feras quelque chose, pour l’occasion ?
— Mmmh, je ne sais pas encore. Il y a des chances. Mais il est fort possible que je ne puisse avoir qu’un nombre limité d’invités, et il faudra bien faire des malheureux… » fait-il en la regardant de biais.
Camille le regarde deux secondes, puis ses yeux s’agrandissent lentement.
« Tu n’oserais pas, espèce de goujat.
— Tout de suite les insultes ! » s’esclaffe Morgan, avant de plaquer une main sur sa bouche pour rire. Les deux étudiants travaillent au fond de la bibliothèque universitaire, au-delà des rayons remplis de littérature étrangère.
« Je blague, je blague. Ce serait bien vide si tu ne venais pas.
— Et comment ! Passe-moi le dico, gougnafier.
— Gougnafier ! Où tu vas pêcher ces mots ?
— Mon p’tit gars, étant donné que je suis frêle — si, si, je le suis —, il me faut défendre ma personne par des mots qui paraîtront désuets lors d’une dispute (tous les sens du terme), et qui déstabiliseront peu à peu mon adversaire. » Cela dit à grand renfort de gestes et chuchotis. « Je lis, mon ami, je lis ! » Il se regardent, puis rient de nouveau.
« Tiens ! Tu sais, la bonne femme pète-sec qui m’avait acheté des livres pendant les puces ?…
— Oui ! Quoi ? Attends, elle a osé te rappeler ?
— Même pas ! Elle n’en a pas eu le courage. C’est son mari que j’ai eu au téléphone !
— Pas possible !
« — Allô ? » fait Morgan, imitant un combiné avec ses doigts.
« — Allô bonjour, je suis Claude W. Pourrais-je parler à Morgan C., s’il vous plaît ?
« — C’est moi-même.
Camille pouffe.
« — Voilà, je vous contacte parce que ma femme vous a acheté trois livres aux puces, et dans celui intitulé Le Temps des secrets, il manque deux pages des dernières. Elle voudrait se faire rembourser… »
— Mais c’est dingue ! Quel culot !
— C’est comme ça. Mais ça ne m’a pas surpris. C’est lui qui passe cet après-midi à la maison, mais comme maman est là, elle s’occupera de tout ça. Après, je donnerai les livres à qui les veut.
— À moi, pourquoi pas. Je sais à qui je pourrais faire plaisir. »

Ne laisse personne te castrer #8

Il existe de ces personnes, de l’instant où l’on remarque leur présence, l’on sait que tôt ou tard dans la journée, nous aurons affaire à eux. On n’explique pas ce genre de rencontre soudaine, brève, quelquefois délétère, mais dont on se remémore le souvenir avec une grimace mi-figue mi-raisin sec, parce que tout de même, c’était assez embarrassant à vivre.
Dominique avait décroché les yeux du livre qu’elle tenait entre ses genoux pour regarder l’entrée principale, comme si elle avait tiqué sur une flagrance fugace ou un son subliminal parmi le brouhaha ininterrompu. Elle tomba sur une femme qui lui semblait dégager une vague lueur repoussante, subtilement méphistophélique, sans vraiment chercher à comprendre pourquoi, machinale, son aimant interne s’était braqué sur elle. Dominique, songeuse, la suivit un instant de son poste, inexpressive, avant que la foule ne la lui fasse perdre de vue. Elle reporta son attention sur Morgan qui se débrouillait fort bien pour vendre les livres, le tas s’étant sensiblement réduit d’un bon quart. Elle regarda bienveillante, cette peau presque diaphane piquetée de taches de rousseur qui se plissait et se mouvait, souple, alors que son fils vantait les valeurs universelles d’un ouvrage à un badaud.
Elle fut tirée de sa lecture par une question au ton étonnamment pressant :
« Qu’est-ce que vous lisez, Madame ? »
Dominique un peu déboussolée au sortir des pages regarda son interlocutrice avec surprise. Cette dernière ne lui souriait que des lèvres. La mère de Morgan se reprit en un battement de cils.
« Ah ! Bonjour madame. Je suis en train de lire Éloge de rien
— Oh, c’est rigolo comme livre, il est tout petit. Ça parle de quoi, au juste ?
— Eh bien, c’est une réflexion du XVIIIe siècle sur le Rien. Je vous en lis un passage, si vous voulez », fit précipitamment Dominique, qui se morigéna sur le pourquoi elle s’engageait dans une discussion avec cette femme qu’elle avait jugée immédiatement antipathique.
« Qu’est-ce que l’homme apporte avec lui en venant au monde ? Rien. Quand remporte-il, quand il en sort ? Rien. »
« Hum, bien bien, déclara l’autre en produisant une moue fine, ça m’a l’air psychologique, et je n’ai pas envie de me casser le cerveau à lire ! » Elle termina sa phrase d’un air fat, scrutant le mur du fond par-dessus Dominique, qui resta interdite. « Vous, jeune homme ! repartit-elle, alors que Dominique s’apprêtait à lui dire que son petit livre n’était pas à vendre, que me conseilleriez-vous comme bonne lecture divertissante ? » Elle s’aperçut tout à coup du fauteuil roulant, et du phrasé mâtiné d’impétuosité se déclina en mielleux.
« Pourquoi pas celui-là ? » dit Morgan tranquillement. Il lui tendit La Gloire de mon père de Marcel Pagnol, elle le lui prit avec un sourire plus affectueux qu’à sa mère.
« De quoi ça parle ? Ce titre me dit quelque chose…
— C’est le premier tome autobiographique de Marcel Pagnol…
— Oui, oui ! le coupa-t-elle. Exact ! Ça se passe au Pays Basque !
— Euh, je ne pense pas, il me semble que c’est dans les environs de Marseille… Maman ?
— Tout à fait, en Provence, acquiesca-t-elle froidement.
— Ah, oui, oui ! Marseille, les cigales. » La femme, entendant « Maman », avait difficilement dissimulé sa surprise. Elle passa de Dominique à Morgan discrètement, tandis que ce dernier donnait quelques détails sur la vie de Pagnol, essayant de dénicher des ressemblances.
Dominique tentait de replonger dans sa lecture, mais l’arrivée impromptue et désagréable avait occasionné un stress contradictoire avec cette journée qui s’annonçait active dans le bon sens. En quelques instants on l’avait mise sur les nerfs, et bien que cherchant un expédient à cette femme, la reprise de sa lecture se trouvait parasitée, ce qui l’exaspérait davantage. Le visage fermé, elle parcourait la salle du regard, faisant mine de ne pas suivre la conversation voisine.
« Ma foi, vous m’avez convaincu, jeune homme. Je vais prendre les trois. Mais, si ce n’est pas trop indiscret, puis-je vous demander pourquoi vous vendez ces livres ?
« Quelle innocence expressive ! » ironisa Dominique en pensée.
— Je les ai en double, madame. Je fais de la place pour d’autres livres, répondit Morgan.
— Dans ce cas, j’achète la moins bonne version que vous aviez ? »
Dominique se tourna à demi.
— Celle que j’ai jugé la moins confortable à tenir dans ma main, c’est vrai, dit Morgan, sans se laisser bousculer. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne vous siéra pas.
— Siéra pas… Non, je voulais dire, si jamais je m’aperçois qu’il manque une page ou deux, je me sentirai un peu lésée, vous comprenez ?
— Si une telle chose arrive, madame, je vous les reprendrai. Je vous donne mon numéro de téléphone, si vous le souhaitez. »
Ainsi fut fait. La cliente s’en alla avec les trois tomes de Pagnol. Une fois que Dominique la vit disparaître derrière la porte des toilettes, elle soupira :
« Ouuuh… Pénible ! En lançant un regard éloquent à son fils.
— Elle m’appellera, tu verras. C’est une personne à se croire « lésée » quoi qu’il arrive. »

Ne laisse personne te castrer #7

Le dimanche de la troisième semaine de novembre, Morgan et sa mère tinrent un stand de trois mètres à l’occasion des puces de Quimper, qui se déroulèrent au Pavillon, à Penvillers. Ils obtinrent gain de cause lorsqu’ils demandèrent à avoir une place pas trop éloignée de l’entrée principale, par décence pour Morgan.
Ce dont les organisateurs ne pouvaient se douter, c’est que ce jeune homme s’adonnait à la musculation régulière de l’ensemble de son corps, et, façon de parler, pouvait gambader des heures avant de se fatiguer. Il n’avait jamais ressenti quoi que ce soit en provenance de ses membres postérieurs, il n’avait pas cette présence fantôme que percevait parfois des individus amputés d’une partie de leur corps, mais apprendre à marcher lui avait été interdit, et l’on s’interroge précocement sur soi et son intégrité physique lorsque l’on se compare au reste de la population. Il y a cinq ans, Morgan s’était résolu à ne pas s’apitoyer sur lui-même, en portant un nouveau regard sur ce contenant dont il était échu. Faisons d’abord avec ce qu’on a.
Un scrupule à le demander, cet emplacement bien orienté ? Non.
Nous sommes des êtres humains. Qu’est-ce qui nous différencie de l’humanité valide, si ce n’est cette enveloppe un brin concassée ? Cet emplacement n’est pas un privilège.

Nombre d’affaires mis en vente étaient des livres relativement bien conservés ; comme on a pu le montrer au-dessus, cet objet a tenu et tient un espace à part dans l’éducation familiale. La volonté de s’en séparer tenait dans le fait que les goûts évoluent. Ç’a été un choix difficile pour certains ouvrages, cependant Morgan se disait que des anthologies, des collections ou des œuvres complètes offraient un plus large panel de plaisir, de même que par exemple, au lieu d’acheter pleins de poche de Joseph Conrad, il prendrait les œuvres complètes. Plus économique en encombrement sur l’étagère, plus érudit également, peut-être pas moins cher…
Il est triste d’en venir à l’achat ; ce n’est pas la peine d’essayer de prendre en prêt à la bibliothèque, quelqu’un vous aura précédé. Les études sont d’un ruineux…
Morgan emportait vaille que vaille deux cartons à la fois sur ses genoux, sa mère les sacs plastiques. Ses cheveux châtain clair retenus en catogan, Dominique ne lâchait rien à ses biceps qui hurlaient de tension. En les posant à terre près des tréteaux, elle n’eut qu’un commentaire : « J’espère qu’ils seront plus légers en partant. »

Ne laisse personne te castrer #6

Il vient de quitter son groupe qui s’était réuni dans le restaurant universitaire, après la pré-rentrée. L’arrêt de bus n’est pas très éloigné de l’université. La ligne 1, reconnaissable car affichant un logo blanc d’un handicapé en fauteuil roulant sur fond bleu (« Ça claque ! »), le dépose rue du Parc, le nœud des lignes en plein centre-ville de Quimper. Il roule jusque la place Saint-Corentin dominée par la cathédrale éponyme, puis remonte la rue Élie Fréron où se situe sa librairie favorite, « Les Divins Mots », qu’il rallie malgré la difficulté d’accès (la rue est en pente et les trottoirs sont pavés). Il bavarde avec le libraire, un homme affable et foncièrement gentil, commande une anthologie des lais, achète Alcools d’Apollinaire et Chimères de Nerval. Il remercie en s’en allant, redescend jusque la Place au Beurre et rejoint la rue Kéréon. Heureusement nous sommes jeudi et il n’y a pas marché boulevard du Moulin au Duc ; il traverse le rond-point suivant qui joint différentes rues dont celle du Cosquer qu’il emprunte, traverse le pont Edmond Rostand, longe le Steir (il évite le sentier les jours de pluie), rejoint sa rue de Stéphane Mallarmé et sa maison, la numéro vingt-sept.
Sa mère n’est pas encore rentrée du travail, apparemment. Il se rappelle soudain qu’elle est d’astreinte cette nuit. Elle travaille en tant qu’adjointe administrative au sein d’une mairie de la banlieue nord quimpéroise. Une note attend Morgan. Il y a des pâtes à la carbonara dans le frigo qu’elle a préparées.
Il s’empare de ses béquilles, se dirige vers sa chambre. Il a rapporté de chez ses grands-parents une partie des œuvres complètes de Victor Hugo et il en épluche les index lorsqu’il lâche une exclamation de contentement. Il va étudier Hernani cette année en littérature comparée, et le hasard fait bien les choses.
Morgan réchauffe son dîner au micro-ondes, dîne, s’offre une poire en dessert, tout en regardant deux épisodes des Griffin sur son ordinateur. Il adore le personnage de Joe Swanson, l’homme au fauteuil roulant qui est en plus policier, les blagues et les situations qui s’y rapportent le font vraiment rigoler. Il jette un œil sur sa boîte aux lettres électronique, parcourt le site du Monde, se branle sur un film pornographique selon toute apparence d’Europe de l’Est, fait sa toilette du soir, se saisit du volume contenant Hernani, se couche, écrit sur son journal une bonne heure, lit jusqu’à sentir ses yeux devenir pesants, éteint la lumière, s’endort.

Ne laisse personne te castrer #5

18 juillet 2009 1 commentaire

Morgan ne s’est lié d’amitié qu’avec des filles à l’université. En Première année, il avait bien tenté de faire connaissance avec des garçons, mais soit ils ne lui correspondaient pas de caractère, affichant une désinvolture qu’on voulait croire attractive, soit ils l’ignoraient. En général, les Dom Juan de pacotille attrapaient une ou deux « proies », restaient plus ou moins ensemble puis se séparaient. Morgan se refusait de porter un quelconque jugement sur leurs mœurs, au contraire, cela l’indifférait. Un jour, l’un de ces énergumènes l’interrogea plus qu’il ne discuta sur le sujet (« Soyons indulgent, il n’a pas dû voir un fauteuil roulant d’aussi près de toute son existence. ») ; à une question qui disait si ça ne le tentait pas, toutes ces meufs qui frétillent autour de lui, il répondit ceci : « Je ne consacre probablement pas autant de temps que toi à ma libido. » Dans les cordes. L’autre en pondit une corrélation douteuse entre les notes élevées et l’apparente sexualité en berne de Morgan.
La masturbation, cela se règle entre mimine et pipine, et c’est de la sexualité, point. On alors je ne sais pas où ranger tout ça.
Et depuis il y avait Pénélope.
On a vite fait le tour des garçons en Lettres Modernes. Morgan avait rapidement voulu sympathiser avec une ou plusieurs filles. Ce ne fut pas très difficile, il avait un humour qui faisait mouche. Et l’on se souvenait plus facilement de lui, malgré le taux horaire faible de cours hebdomadaires. Vers le milieu du semestre, un groupe solide de neuf étudiants s’était formé, ce qui dénotait du reste de la classe. Intelligent, drôle, pertinent, ses copines l’adoraient, et il le leur rendait bien ; il était bien plus naturel avec elles qu’il ne l’avait jamais été avec quiconque dans sa scolarité. Bien sûr il y eut quelques œillades entre lui et deux ou trois demoiselles, mais cela périclita en douceur et l’amitié, cet amour faux, put s’épanouir.

Ne laisse personne te castrer #4

15 juillet 2009 8 commentaires

Journal de Morgan, le ../09/08 (extraits)

La pré-rentrée, aujourd’hui. S’il n’y avait pas le choix de l’option à définir, je ne me serais sûrement pas déplacé. Écouter le directeur du pôle les yeux papillonnants et paraissant chercher son entrain, quel ennui ! Je plains les Première année qui le découvriront. Mais avec les filles, que j’ai retrouvées, on a bien rigolé. On occupait la ligne du fond du petit amphithéâtre et ça chuchotait sec, au grand dam des mêmes culs-serrées attentives au prêche. À celles-ci on avait envie de leur dire que ses conseils (« Beaucoup de travail personnel en plus des cours… » ; « N’hésitez pas à demander de l’aide aux professeurs… » ; « L’assiduité est primordiale… »), il nous les avait baratinés les deux années précédentes, et qu’on n’en serait pas là si nous n’avions pas appliqué un minimum de sérieux.
« Mais, quoi qu’il en soit, je ne pense pas que vous seriez en Troisième année si vous ne vous étiez pas imposés un tant soit peu de règles strictes, hein, ou alors c’est que vous avez un pouvoir spécial ! (rire toussotant) »
Ben tiens, qu’est-ce que je disais. Alors pourquoi tu nous emmerdes ?!
[…]
Je suis allé chercher une clé pour l’ascenseur central, à l’administration. Combien de fois j’ai entendu les filles grogner de leur mauvais accueil, là-bas. Je n’ai pas ce problème. Ils me connaissent tous, au moins de vue. Cela ne relève pas non plus d’un effort monumental, je suis un des deux seuls en fauteuil de la fac.
[…]
Des poètes, du théâtre et des lais au programme de ce semestre. J’ai pris histoire du cinéma en option, on va voir ce que ça donne. Pas de raison que ça soit inintéressant.
[…]

Ne laisse personne te castrer #3

Morgan était en vacances chez ses grands-parents maternels, à Marly-le-roi, petite ville bucolique de la banlieue ouest parisienne. Ils aimaient leur petit-fils, naturellement, faisant abstraction de son handicap aux jambes comme s’il s’était agi d’un insecte tenace que l’on ne pouvait chasser, et auquelle on devait s’accoutumer. Seulement, Mamie adorait Morgan plus que ses autres petits-enfants pour une raison qu’elle gardait cachée : il était roux.
Avoir des cheveux roux était le parangon de la beauté pour Mamie, la quintessence du sublime, la venue d’Adonis sur Terre. De ses trois enfants, aucun d’entre eux n’avait développé ne serait-ce que des taches de rousseur, et elle en avait été secrètement peinée, sans s’en ouvrir verbalement ; « Après tout, ce n’est pas de leur faute, à mes minots », conclua-t-elle.
Jeter l’absolu sur un critère esthétique peut s’expliquer par divers types d’événements : une révélation, un choc, une habitude, que sais-je encore. Dans le cas de Mamie, on n’avait pas la moindre idée. Un amour de la prime jeunesse ? Des recherches sur Ramsès II ? Une lecture multiple de Poil-de-Carotte ? On pouvait émettre foule d’hypothèses farfelues, le résultat revenait au même.
À la naissance de Morgan, débarquant trois jours après l’accouchement, elle fondit en larmes à l’énonciation de possibles traumatismes irréductibles. « Pauvre créature » sanglota-t-elle, désemparée face à la nouvelle. En se penchant, elle vit la tête toute fripée du nouveau-né et elle s’arrêta à mi-hauteur, hoquetante, en apercevant le léger duvet roux flamboyant du crâne. Son amour devint sans limites pour ce bout de chou frappé par le sort. Elle tenta aussitôt de rassurer sa famille en déclarant que tout compte fait, « on a tous en soi un handicap, visible ou non ». Dominique, sa fille, elle également terrorisée un temps par cette double inconnue, la naissance et le handicap, reprit courage en voyant sa propre mère tout sourire, se méprenant toutefois sur la nature de sa joie.
La maison de Marly-le-Roi, situé sur les hauteurs, dans la vieille ville, n’était pas du tout adaptée pour le quotidien d’un handicapé hémiplégique, à la grande consternation de Mamie : uniquement des escaliers aux entrées, pas de chambre au rez-de-chaussée et ne parlons pas de salle de bain. Les grands-parents attentifs firent élever une rampe de béton sur la façade septentrionale de la maison qui rejoignait une véranda. On traversait dans sa largeur cette même véranda pour atteindre la porte-fenêtre d’une belle chambre exposée au sud, la lumière entrant par une large ouverture, et dans le fond, une salle de bain très confortable, mitoyenne de la cuisine (une histoire de conduite d’eau). Il s’agissait d’un bureau, autrefois, mais comme la maison possédait en sus deux étages, il fut aisé de transférer les affaires là-haut.
Rien n’était trop beau pour le petit rouquin de Mamie. Morgan, quand il fut en âge de comprendre, les en avait remerciés.
Ils l’autorisaient à piocher dans leur grande bibliothèque. Ils tenaient à leurs livres, c’est pourquoi ils avaient éprouvé une certaine tergiversation avant de le laisser manipuler les lourds et imposants ouvrages. De nos jours, rares sont les garçons qui s’adonnent à la lecture des Essais de Montaigne à l’âge de quinze ans ; faut-il connaître ce que c’est, d’une part, et avoir un Papi pour le commenter de façon ludique, d’autre part. Morgan ne s’ennuyait jamais à parcourir les rayons, il aimait ressentir cette douce force érudite qui sommeillait derrière chaque reliure qu’il lisait. Il se serait cru dans Les Mots de Sartre.