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Archive for the ‘Légendes bretonnes’ Category

Le Chat de Pluguffan

19 janvier 2009 4 commentaires

En ce temps-là, la famine sévissait partout en Basse-Bretagne.

Partout, sauf… à Pluguffan.

Il y avait en effet un chat qui, installé sur le porche granitique à l’entrée du cimetière, avait une vue sur toute la commune, et rien n’échappait à ses griffes, pas le moindre mulot se faufilant dans les champs. Car il s’agissait bien de ces rongeurs, pullulant, dévastant les cultures telles les sauterelles en Australie, qui causaient la famine. Mais à Pluguffan le matou veillait, et tandis que les campagnes alentour subissaient la famine, les Pluguffanais survivaient.

La rumeur du félin redoutable prédateur atteignit la commune voisine bigoudène de Pouldreuzic, mais leurs habitants, bien que souffrant terriblement d’inanition, pour une question de fierté ne souhaitèrent pas s’abaisser à quémander une aide extérieure, encore moins originaire d’un territoire glazik. Cependant, un groupe de jeunes, l’estomac grondant, ravalant leur fierté, se mirent en route afin de ramener en prêt le chat fantastique.

Ils butèrent face au refus unanime des Pluguffanais qui ne voulaient pas le retour de la vermine sitôt le chat parti. En plus de la rivalité glazico-bigoudène ancestrale, les Pluguffanais se rappelaient les charrettes de Pouldreuzic remplies de carottes, alors que cette culture n’avait pas du tout cours à Pluguffan, les Bigoudens traversant la bourgade d’un air narquois.

Rentrant bredouille, la troupe informa du refus du prêt du chat au reste de la population de Pouldreuzic. Dans un premier temps, les jeunes hommes échafaudèrent la capture du félin, mais anticipant des griffures terribles promises lors de l’enlèvement, en occultant la difficulté de se saisir de l’animal, en hauteur sur le porche, ils abandonnèrent cette idée. Puis le plus malin d’entre eux eut à l’esprit une idée plus mesquine, qu’il partagea avec ses acolytes.

Ils attendirent une nuit noire, de nouvelle lune, pour se faufiler dans Pluguffan. Le chat, du haut de son perchoir, n’eut aucun mal à les repérer, riant sous cape, les yeux plissés, de la tentative d’approche qui s’annonçait calamiteuse. Ce qu’il ne vit pas, derrière lui, c’est le jeune malin, perché sur les épaules d’un deuxième homme, qui, ciseaux en main, lui coupa soudain la queue !

Car il est connu qu’un chat déduit de sa queue n’est plus que l’ombre du chasseur qu’il fût.

Aujourd’hui encore, à Pouldreuzic, on dit d’un gars débrouillard qu’il est « capable de couper la queue du chat de Pluguffan ».

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Le bocal aux tempêtes

Il était une fois Morvan et Gwenaël, deux pêcheurs de l’île d’Ouessant. Toutes les semaines ils partaient en mer pour se procurer de quoi vivre : ramener une pitance pour leurs familles et vendre l’autre partie à Brest. La vie est dure sur ce bout de terre, à l’extrême ouest de l’Europe, battu par les rafales et les déferlantes enfantées par l’océan.

Morvan, gaillard plus grand que la moyenne, avait une femme qui s’appelait Rozenn. Conséquence terrible provoquée par l’épuisement des fausses couches successives, elle devint stérile. Effondrée, Rozenn voulut mettre fin à ses jours, se croyant indigne d’être une femme. Morvan la persuada de continuer à vivre à ses côtés, qu’il l’aimait malgré ce terrible coup du sort, qu’il allait trouver une solution. Elle surmonta son chagrin et plaça toute sa confiance en Morvan, même si elle fit une croix sur la possibilité d’avoir une descendance. Rozenn cachait néanmoins ses larmes amères en surprenant la marmaille de la famille de Gwenaël.

Un jour Morvan partit sur le continent, emportant la quasi totalité des économies soigneusement amassées pendant l’année qui suivit le drame. Il rentra trois jours plus tard avec sous le bras un livre et un bocal en verre. Rozenn ne posa pas de questions à son mari, mais n’en fut pas moins intriguée. Quand elle le vit lui sourire, elle ne put se retenir :
– Qu’as-tu donc rapporté là ?
– La solution à nos problèmes.

Il étudia le livre pendant des semaines, mémorisant des passages entiers qu’il ressassait lors de ses longues journées en mer. Il ordonna à sa femme de ne point y toucher, de ne point en parler, et bien que Rozenn fût dévorée par la curiosité, elle tint parole.

Trois mois s’écoulèrent ; Morvan déposa sur le bateau le bocal nouvellement à moitié rempli de liquide. Le voyant opérer, Gwenaël lui demanda à quoi servait ce truc ; il se vit répondre qu’une abondance de poissons allait envahir les filets.

Depuis quelques temps Gwenaël se posait des questions sur le changement de tempérament de son ami. Il voulait bien croire que l’épisode tragique de sa femme l’ait atteint – lui-même, à sa place, l’aurait rapidement chassée – cependant l’humeur de Morvan s’assombrissait, il devenait taciturne, prenait des risques inconsidérés lors de gros vent ; et maintenant ce bocal.
Il l’approcha une fois, pour voir. Il contenait un liquide, certes, mais il constata que le roulis n’avait qu’une incidence faible sur l’équilibre de l’aqueux : de l’eau aurait depuis longtemps été éjectée, si elle avait remplacé le contenant du bocal.

Morvan prit alors une autre détestable habitude, celle de se diriger vers une tempête dès qu’il en avait l’occasion. Plus elle semblait puissante, plus Morvan paraissait jubiler. Et alors que les deux pêcheurs s’enfonçaient au cœur des tempêtes, celles-ci diminuaient progressivement en force, si bien qu’inévitablement un vent faible les ramenait à Ouessant. La pauvre bicoque grinçait de partout, mais son propriétaire n’en avait cure ; cependant une fois à bon port, il la reconsolidait attentivement.

Quelques mois fuirent, et un soir, Morvant rentra dans son penn-ti, plaça le bocal sous le lit et y amena Rozenn.
Neuf mois plus tard, elle accoucha d’une petite fille.

La joie avait fini par revenir chez Morvan, et Rozenn, dans son bonheur d’avoir un enfant, n’en aimait que davantage son mari. Tout le monde sur l’île fut vite au courant, et le sentiment commun était moins la réjouissance que la suspicion.

Le même processus en mer continua ; Rozenn fit venir au monde une fille et un garçon. Trois enfants en pleine forme suffisait à Morvan, et s’il cessa de déposer le bocal sous le lit, il ne l’enleva pas de son bateau de pêche. Non seulement il lui permit d’avoir des enfants, mais sur l’eau, les poissons étaient comme attirés par les filets tendus. Et c’était bien la seule raison qui faisait taire Gwenaël.

Cinq années passèrent. Le bocal trônait toujours sur son socle, sur le bateau, plus personne n’y faisait attention. Un jour que Morvan avait oublié un filet réparé par sa femme, Gwenaël aperçut le bocal. Constamment à moitié plein, le liquide avait graduellement pris une teinte bleu foncée. Il le souleva, l’exposa face au soleil pour voir au travers, n’y vit pas grand-chose, puis haussant les épaules, le reposa.

Son collègue revenu, ils prirent la mer. Le temps était clair au large, accompagné néanmoins d’une forte houle. Ça tanguait bien ; les marins avaient l’habitude, entourés d’eau, vivants au quotidien avec cet élément.

Morvan se rendit soudain compte qu’il manquait quelque chose dans le paysage.
– Où est le bocal ?
Il ne fut pas long à fouiller le bateau de babord à tribord, de la proue à la poupe.
– Est-ce que tu l’as touché ? demanda-t-il, contenant difficilement sa fureur.
Gwenaël penaud nia tout d’abord avant d’avouer évasivement qu’il l’avait manipulé.
– Nous rentrons. Maintenant ! hurla-t-il quand Gwenaël fit mine de protester. Cet inconscient n’imaginait pas à quel point sa bourde était cataclysmique, fulminait Morvan. Une colère et une frousse immenses habitaient ses gestes ; pour avoir touché le bocal, ce sans-cervelle de Gwenaël avait annulé les sorts de maintien et de protection. Le liquide allait se diluer dans l’océan et…
A Ouessant, Morvan ordonna à Gwenaël de se calfeutrer dans son penn-ti et de prévenir le plus grand nombre de personnes de faire de même, en arguant qu’une catastrophe était sur le point de se déclencher. Ce fut une erreur, car Morvan s’exposa à une partie de la population, en annonçant ce qui allait arriver.

La mer se métamorphosa en une sombre surface de texture bitumeuse, précédant la tempête océanique d’une ampleur et d’une durée inouïes. L’eau rongea les falaises ; le vent se fit se coucher les arbres, ceux dont les racines tinrent bons ; des incendies éclatèrent fréquemment un peu partout, allumés par les éclairs, éteints par une pluie diluvienne qui délavait les sols.
Au lever du treizième jour, la Bretagne revêtait son contour de bord de mer acéré, de landes désolées, de bois clairsemés. L’océan ne perdit jamais cette couleur profonde et turbulente.

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Une terre de magie

24 août 2008 2 commentaires

Les alignements de menhirs de Carnac ont pendant longtemps gardé leurs secrets. Aujourd’hui, il n’est pas possible de se remémorer l’utilité de ces longues files de pierre, car les signes qui y étaient inscrits ont depuis belle lurette été usés par la pluie, le sel et le temps. Autant affirmer qu’ils sont perdus à jamais.

Plus personne ne sait donc de nos jours qu’il existait auparavant un site similaire au nord de la Bretagne, plus précisément au fond du bras de mer entre Roscoff et l’île de Batz, chenal maritime constitué suite aux ravages de la Grande Tempête. Et il avait la même fonction que le site du sud.

Ils furent édifiés progressivement, à l’époque où l’Homme ne craignait pas ce que nous qualifions maintenant de surnaturel, marchant en plein soleil.

Ayez en tête que la Bretagne est terre de forte magie, un carrefour entre plusieurs terres de magie méridionales et septentrionales. Deux moyens de transport permettaient le voyage nord-sud, à savoir la route ou prendre la mer. Bien qu’alors l’Homme n’ait encore que ces deux possibilités, les créatures magiques en avaient une troisième : le vol.

Ces deux sites de Carnac et de Batz sont ce que l’on appelle de nos jours (et bien familièrement) des pistes d’atterrissage. Carnac prenait en charge les visiteurs de la péninsule ibérique (pour qui il était difficile de traverser les Pyrénées), en particulier ceux de la Galice ; Batz ceux des grandes îles celtes. Ces croisements incessants et les rencontres fructueuses sur la terre de Bretagne contribua à l’éclosion d’une histoire unique en Europe. Elle possédait un caractère, et cela ne fit que renforcer son mystère. Une lande abandonnée à l’extrême ouest développant une personnalité de cet ordre, auréolée d’une brume secrète, attire et repousse.

Ce fut la période la plus riche au niveau magique, culturelle et naturelle que la Bretagne connût. Et l’Homme finit par se centrer sur lui-même, dans une attitude égotiste excluant inéluctablement la faune et la flore magiques, dorénavant reconnu sous le mot-valise de folklore. Pour ce qui est de Carnac, les hommes s’approprièrent l’endroit et en chassèrent peu à peu les êtres sédentarisés avant eux. Mais ils respectèrent en partie ce qu’ils y trouvèrent, ne bâtissant que des tumulus et autres tombes. Cette séparation ne s’est pas faite en une journée, évidemment et fort heureusement. Certaines légendes sont encore bien vivantes dans les cœurs enfouis sous la poussière des ans, et comme un écho des cors dans le vent, reviennent hanter nos esprits.

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