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La Monnaie imparfaite #3

« Prendre l’allée par la porte derrière vous, tourner à gauche ; une fois arrivé sur le parking de l’église, tourner à droite, c’est la première porte. Y a marqué « G. » sur la sonnette. » J’avais suivi ses instructions à la lettre, et je me tenais indécis sur le perron. Une façade grise et délavée, sans fenêtres, avançait sur la rue une ombre rafraîchissante.
Je sonnais.
« C’est toi, petite vipère ? »
J’ai entendu gronder cette interrogation avant que la porte n’aspire la chaleur immobile et brumeuse du parking et qu’un énorme monsieur au ventre considérable me toise d’un œil aussi noir que la pénombre du corridor qu’il oblitérait de sa carcasse. Son visage – sa gueule est ce qui surgit tout d’abord – se rembrunit, sa colère baissa d’intensité dans son regard divergent, sa moustache poivre et sel méticuleusement taillée, cosmétiquée, se défrisa quelque peu lorsqu’il comprit le malentendu, mes yeux écarquillés. Ses bajoues frémissantes mirent un temps à se calmer.
Il ne s’excusa point, enchaînant par un « Ouicépourkoi ? » irrité. C’était un personnage.
Il ne me laissa pas répondre.
« Z’auriez pas vu une maigrichonne de dix-huit ans vagabonder dans le coin, par hasard ? »
À mon absence de réponse, il continua d’expectorer.
« Je la soupçonne de m’avoir subtilisé mon Namiki, celui avec lequel j’écris sur mes billets, et sans mon Namiki, c’est même pas la peine d’y penser, je pense plus du tout ! Pfuit ! Plus d’inspiration, envolée, disparue ! Mais au fait, qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? Pourquoi vous avez sonné à ma porte ? »
J’avais amassé suffisamment de contenance pour sauter sur la moindre ouverture, la prochaine goulée d’air de reprise de mon surprenant interlocuteur. Il tournait la tête pour me scruter tour à tour de ses rétines divergentes ; je le soupçonnais de vouloir incidemment me rendre le verbe inconfortable.
« Mon nom est Traductio. Je suis à la recherche d’un auteur de billets que personnellement je trouve très attirants (les billets), et l’on [ce pronom est une formidable sauvegarde à l’anonymat des sources] m’a indiqué votre adresse. Tenez, en voici un. » Je lui tends le tout premier. « Ah oui, fait-il, soudain gêné. C’est bien un… des miens. Un des premiers, apparemment. J’en ai écrit tellement, vous savez ! » Il éclate d’un rire un peu forcé. « Écoutez, me dit-il, tout à coup dans la confidence, si vous me retrouvez la petite avec le stylo, je vous en ferai faire… je vous en ferai un. D’accord ? »
Et le voilà, suant déjà, me donnant la description de la jeune fille ; quand je lui demande où elle pourrait être, si elle a des lieux habituels de loisir, il tergiverse et me lâche « La Torche » ; « La pointe de la Torche ? » ; « Quelle autre Torche vous connaissez dans le coin ? » ; s’il vient ? « Oh, allez-y, de toute manière, elle finira par revenir d’elle-même. Mais plus vite elle reviendra… »
Je le quittais, circonspect sur l’intégrité de cet homme. Qui était-il pour la jeune fille ? Quelles relations entretenaient-ils ?
Je prenais la route pour la Torche, la mine interrogatrice. Trop d’énigmes m’accaparaient, cependant je me sentais mieux, j’avais repris pied car je tendais vers un objectif. Un tri s’opérait en moi. Implicitement, j’avais basculé, l’acceptation de cet environnement surréaliste m’avait submergé, je ne craignais plus de crises de nerf subites. Étonnante plasticité du cerveau. Dérangeante également.

*

L’horizon maritime était légèrement opacifié, un large halo encerclait l’astre solaire, les rouleaux éclaboussaient d’écume le rivage et au loin le blockhaus qui lentement, marée après marée, inexorablement, se faisait engloutir par l’océan, ce boa.
La pointe de la Torche, langue de granit, ne savoure qu’un seul goût : le salé.
Des groupes sont éparpillés sur la longue plage qui remonte au nord jusque Penhors, des solitaires s’adonnent à toutes sortes d’activités ludiques sur l’eau. Trouver la jeune fille ne sera pas une sinécure, j’en ai bien peur. Ce doit être une des très rares adolescentes à ne pas posséder un téléphone portable ; de ce côté-là, elle connaît une liberté qui tend à se restreindre.
Je m’appuie sur le hasard. J’ai enlevé mes chaussures et flâne, profitant du massage agréable du sable sur la plante de mes pieds. Le doux vent du large époussette une migraine qui pulsait tel un quasar niché au cœur de mes neurones. Ne penser absolument à rien est une entreprise difficile, mais ici, il n’y a pas à se forcer, ce petit bonhomme qui importune sans relâche des mouettes résignées amène un sourire insouciant aux lèvres, ou ces dunes poilus d’oyats ondulants…
J’en ai gros sur la patate, et ça déborde. Je m’assieds, et laisse mes larmes s’écouler, mon nez s’obstruer, les hoquets prendre d’assaut mon larynx. Je n’avais pas pleuré depuis si longtemps, je cache mon visage au creux de mes genoux. Vous savez comment ça se passe dans la tête, toutes nos pensées tourbillonnent à n’en plus finir, le crâne ressemble à une boule souvenir remplie d’eau et de neige que l’on secoue, en attendant que ça se décante.
On me tend un mouchoir en papier dont je me sers laborieusement. Un peu gêné, je remercie la jeune femme, qui n’est pas celle que je cherche. Elle me montre un carnet et me fais signe de lire.
« Quelqu’un vous a piqué votre planche de surf ? »
Je ris calmement.
« Non, non… C’est venu, soudain, un trop-plein… de choses. » Je ris de nouveau, bas. « Ça passera. Ce n’est rien. Vous êtes muette ? » lui demandé-je, sur la défensive. Elle mime deux coups du tranchant de la main sur sa gorge, en hochant la tête, sans quitter son calepin qu’elle couvre de griffonnages.
« Je blaguais. Vous n’avez pas l’allure d’un surfeur. Un verre de cidre vous remonterait le moral ?
Du cidre ? Avec plaisir. »
Nous trinquons.
« Vous êtes bien silencieux…
Oh, désolé. Habituellement j’aime discuter, mais aujourd’hui je n’ai pas la forme. Par contre, cette gorgée de cidre arrive à point nommé. Je vous remercie… Comment vous appelez-vous ? »
Elle me donne son nom, je lui donne le mien.
« En vérité, je recherche quelqu’un, une jeune fille. Mais je n’en ai plus la volonté.
Pourquoi ça ? m’écrit-elle.
Je la cherchais parce qu’elle écrivait des billets qui m’avaient interpellé. En particulier parce qu’ils étaient écrits parmi les premiers, et… je… c’est étrange, j’ai l’impression de vivre un rêve éveillé. De tenir à bout de bras mon cerveau et de marcher en même temps, comme si j’expérimentais deux visions parallèles et très proches, mais que je désespérais jamais de lier. À un moment donné, j’ai dû me distordre, ou quelque chose approchant, je ne saurais pas le dire précisément… Depuis ce matin je nage dans l’incroyable fantasme d’être dans un monde où l’on peut acquérir quoi que ce soit de matériel simplement en écrivant sur des billets. Est-ce bien réel ?
Je ne sais pas. En tout cas je le suis.
Nous partageons un sourire. Je lui certifie que je suis rassuré, et nous rions, moi joyeusement, elle silencieusement.

*

Nous échangeâmes et plaisantâmes longtemps, assez pour que le soleil se fût métamorphosé en un demi-cercle.
Nous avons rédigé un billet à deux, trois jours plus tard. Il n’avait pas de couleur. Ce billet, aujourd’hui, j’ignore où il se trouve. Peu m’importe qu’il soit dans un recueil ou non. Malgré cela, je me souviens de son exorde, car il m’est resté en mémoire l’extrait le plus intense. Nous l’avions écrit.
« C’est une histoire capturée.
« Capturée, oh, sans brutalité aucune, très gentiment. Les mains en coupe et le ciel visible, elle pouvait s’envoler à n’importe quel instant, tout embobinée qu’elle était, comme un ruban de Möbius, quand ça lui chantait. Mais il est fort plausible qu’elle voulait se laisser attraper, ou, plus exactement, qu’elle désirait se laisser conter. Nous lui avons donc prêtée toute notre attention. »

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Catégories :Intermédiaires

La Monnaie imparfaite #2

J’avais payé les consommations, ce soir-là, sans vraiment regarder ce que l’on me rendait. C’est chez moi en extirpant le contenu de ma poche que j’ai appréhendé le billet écrit, en forme de rectangle de couleur brun. Je farfouillais ma poche de nouveau, aucune trace de pièces habituelles. Je ne m’en formalisais pas. Voici ce qu’il y était écrit :
« Elle marche sur une plage, libérée de ses chaussures. Le sable sec et blanc fait peu à peu place au gris de l’humidité, où se retrouvent jonchés d’innombrables débris marins. Elle suit les courbes des vagues anciennes, éphémères empreintes fossilisées que soulignent les peaux mortes et sèches et noires de varech. Quelques petits galets, rapportés par les flots, délicatement recouverts d’une fine couche de sel, ressemblent à ceux que l’on observe dans certains gésiers, vient-elle à penser, et cela l’émeut qu’un tel phénomène soit commun au roulis des forces maritimes et au dispositif gastrique d’une poule.
« Beaucoup de coquillages vides, quelques-uns passablement décolorés, parsèment la grève au sable devenu grossier car crissant. Une soudaine pression entre le gros orteil et son voisin l’amène à jeter un œil plus franc au sol : une coquille jaune et inhabité de bigorneau émerge entre ses deux doigts de pied. Elle le fait luire du pouce humidifié au préalable par sa langue, afin d’apprécier davantage les lignes géométriques du petit œuvre de calcaire. Ce tourbillon naturellement figé, maelström poétique, unique preuve d’un passé révolu, sa rencontre fortuite avec son pied, la bouleverse profondément, et dans le ressac de la mer, une larme glisse sur sa joue. »
L’autre détail étrange, voire embarrassant car signe d’indiscrétion, était la date inscrite : elle correspondait à mon rendez-vous d’il y a deux semaines, le soir où pour la première fois j’avais fait part de mon projet de nouvelle. Je n’osais appeler mon ami pour un objet de discussion aussi bizarre, c’est pourquoi je décidais de reporter cette révélation à notre prochaine rencontre.
Je relisais plusieurs fois ce texte, ma foi plaisant à parcourir, tentant de dégager un quelconque indice sur l’individu qui me l’avait donné. Je refouillais de nouveau ma poche, là même où j’avais précipité la monnaie des boissons payées au bar… Mais, avais-je réellement senti le toucher métallique des pièces cuivrées ? À forcer ma mémoire, les souvenirs s’évanouissaient dans le flou de l’incertitude. Des flashs de lucidité me faisaient croire au contact doux du papier entre mes doigts avant de fourrer ce que j’avais perçu dans la poche de mon veston.
Pour éviter de m’embrouiller davantage, je me concentrais derechef sur le texte en lui-même. Il me faisait lui également obstacle, pas assez précis pour en tirer quoi que ce soit de probant. Je commençais à tourner en rond, et je me mis à faire les cent pas ; je n’avançais pas.

*

Le lendemain, à la boulangerie, je faisais la queue, il n’y avait que deux personnes qui me précédaient. Ayant choisi ce que je voulais acheter, je vis l’échange entre le client et la boulangère : le premier donna un billet de cinq euros, et la seconde lui rendit un rectangle crème plus deux orangés en guise de monnaie ! Je n’en croyais pas mes yeux, et, paniqué, je sortis mon billet de dix, en l’examinant sous tous les bords. Mais que pouvais-je bien y trouver d’anormal ?
Vint mon tour. J’énonçai mes choix, et avec réticence, croyant dans un coin de ma tête que la boulangère allait afficher à mon encontre une expression étonnée, je tendis mon billet de dix. La boulangère me le prit, et me délivra ma marchandise voulue fraîchement sortie du four ainsi que deux rectangles crème et un orangé ! Je ne vis que les papiers avant de les fourguer dans ma poche, sentant le rouge d’une honte me monter aux joues, honte dont je ne saisissais pas l’origine.
J’attendis d’avoir fermer le verrou de ma porte d’entrée avant de les regarder. En chemin, ma main les avait tripotés tour à tour, essayant par ce contact constant de croire en leur concrétisation. Les billets étaient datés d’il y a… cinq jours.
Premier crème : « Pourquoi elle ne reste pas avec lui ?… Non, là, je n’ai rien capté. C’est la guerre ? Et alors ? Ils peuvent s’enfuir et se cacher, non ? Ils se sont bien rencontrés à Paris… avant ou pendant que la ville soit occupée, d’ailleurs ? Je ne me rappelle plus… Bof, ça ne doit pas être important. »
Second crème : « Elle s’est forcée à regarder des « classiques » du cinéma afin de ne pas paraître tout à fait inculte, mais cela ne lui est qu’une perte de temps. L’écran de télévision n’est que le moyen d’afficher en saccadé (vingt-quatre images par seconde, malgré la définition que l’on prête aux écrans contemporains et la fluidité ressentie par le cerveau, reste du saccadé ; pareil à une ampoule banale) ce que contient une galette de silicate, c’est-à-dire une succession de scènes avec des personnages plus ou moins disposés à bien jouer selon leurs humeurs. »
Le billet orangé : « Voilà, elle part aux Amériques. Ah oui !… Terre de liberté, c’est bien connu ! Et lui, stoïque, sur le tarmac. C’est un poil ridicule comme fin. »
J’étais persuadé d’une chose : ces trois billets avaient été rédigés par la même personne, la même date et la même écriture s’y retrouvaient. Quant à faire un lien avec mon tout premier billet écrit, il y avait un pas que je n’osais franchir. Que se passait-il ? Qu’avais-je manqué récemment pour me savoir aussi désorienté ?
Je prenais immédiatement l’initiative d’aller dépenser un billet crème au magasin de presse, histoire de constater ce qu’il s’y passerait. Je marchais vite. Je m’emparais du canard satirique, me dirigeais vers la caisse et payais. L’homme du guichet me tendit un rectangle jaune, une simple phrase écrite dessus.

« Oui, c’est un jeu. »

Je n’étais pas tellement d’humeur à rire.
J’aurais pu m’adresser au guichetier, cependant j’avais la nette impression d’être tombé dans une dimension parallèle. Raisonnablement non. Je ne savais plus que faire. Déranger un ami ou une connaissance pour parler de ça, et il ou elle m’aurait demandé si j’avais de la fièvre. Ma boîte crânienne semblait retentir de toutes ses cloches, et je m’appuyais sur un lampadaire, de peur de chanceler sur le trottoir sans prévenir. Que devais-je faire, bon sang ? Tout s’embrouillait. On m’avait rendu un billet jaune pour le paiement d’un journal que j’avais acheté à l’aide d’un billet crème. Quel était le sens de tout ceci ? Je me perdais en conjectures.
Piqué au vif, je me décollais du poteau éteint et déambulais jusque mon appartement. En dépit de ça, j’étais déboussolé. Étais-je responsable ?… Trop de questions ! Je me tenais la tête en gémissant. Je sautais brusquement sur mon lit, avec pour objectif une sieste qui lorsque j’en sortirai, m’aura renvoyé dans la bonne dimension. Le sommeil ne voulut pas de moi.
J’étudiais mes nouveaux billets et concluait ainsi : une femme qui avait regardé « Casablanca » en DVD et qui ne l’avais que peu aimé, voire jugé mauvais. De toute évidence, elle n’appréciait guère les films. Réfléchir sur ces éléments m’évitait l’intrusion de pensées désagréables à mon équilibre mental. Des vagues d’angoisse refluaient en moi, et je craignais d’être bientôt emporté par la folie. Il me fallait des billets encore. Ceux rédigés par la première femme. Il était nécessaire, urgent, vital de la retrouver, et la conviction que tout s’éclaircirait alors s’installa en moi.

*

Je n’y tenais plus, j’en avais presque les larmes aux yeux.
Le moyen d’obtenir rapidement des billets écrits de la même main fut de revenir au bar pont-l’abbiste. Je fis mine de vouloir de la monnaie sur un billet de cinquante euros, et le barman, ennuyé, me donna trois billets rectangulaires et bruns, que je prenais fébrilement.
Le premier billet brun : « Il était une fois une fillette qui s’ennuyait terriblement chez elle. Ses peluches ne s’animaient plus comme avant, et ça la rendait assez triste. Tout ce qu’elle souhaitait, c’était de jouer avec eux au moins encore une fois et tous ensemble, mais rien à faire.
« Son papa et sa maman lui disaient : « Mais sors ! Il fait beau ! Ne reste pas enfermée dans ta chambre ! Va jouer dehors ! » Alors la petite fille allait dehors. Petit à petit, cela lui plut. Elle n’avait pas remarqué au fond du jardin combien il était grand, le chêne !…
« Il y a beaucoup d’insectes qui bourdonnent là-haut, et on a une belle vue. Les branches sont très épaisses et vont loin, toutes plates, horizontales, elles vont même presque toucher la maison ! Il y a un oiseau tout noir qui pépie beaucoup sur le toit, il ne chante pas, c’est sûr. Elle n’ira plus sur cette branche, elle pense qu’elle dérange l’oiseau.
« Ses mains sont toutes sales et ses genoux vermoulus aussi, un chêne ce n’est pas si propre. Elle pense qu’elle va être grondée, mais en fait pas du tout, ses parents lui demandent où elle a été, et ils sont contents ! « Notre fille découvre le monde ! » »
Je ne pense pas que ce billet-ci ait quoi que ce soit à faire avec mes recherches, l’écriture correspondrait à une fillette de l’âge de dix ans. Au contraire du suivant :
« Le fil d’araignée au plafond avait ramassé une quantité non négligeable de moutons. Les yeux bien ouverts, le tissu de la taie d’oreiller chauffant les lobes de ses oreilles, elle admirait l’épuisette de soie depuis longtemps abandonnée qui se balançait doucement au gré des courants aériens. Elle ne reposait pas sa tête au creux de ses mains, ça lui coupait la circulation sanguine.
« Elle éteignit la lampe de chevet. L’ampoule prenait des heures à se refroidir, pourvoyant une spectrale fluorescence au meuble, au livre, à la carafe d’eau.
« L’obscurité totale l’apaisait. Il était amusant de bouger sa mâchoire inférieure, les dents ont une géographie différente, chacune d’elles. Le contact dent contre dent l’effrayait toutefois ; il lui était arrivé de vivre un cauchemar qui lui faisait chasser les incisives inférieures vers l’extérieur par les incisives supérieures… Elle frissonna.
« Elle avait vécu, une fois seulement, un rêve très excitant : elle s’était regardée, sur son lit, dormant à poings fermés, d’un point de vue inédit. Son enveloppe ectoplasmique, avait-elle raconté à l’un de ses amis, effrayé du récit, comme acculé au plafond, avait la conscience de s’être évadée du corps recouvert de draps, et, en permanence liés, mémorisait le spectacle. »
Le dernier billet n’avait rien à voir non plus.
« La mobylette pétaradait de bonheur, au démarrage. « Pout… Poupout… Pout… » même qu’elle faisait. « Dis donc, où c’est qu’tu vas ? » cria Pépé. « Je te l’ai déjà dit, Pépé!  Je vais voir Mémé ! » répondit le p’tit mec. « Tu lui passes le bonjour alors ! » cria Pépé, qui ne se démonta pas. « Pour sûr ! Je lui ferai même la bise ! » fit le p’tit gars, qui enfilait son casque. Pépé balança son bras pour le congédier manu militari, pourtant il souriait tout en baragouinant un galimatias qui comprenait des termes proches du champ lexical de chenapan. L’engin partit dans un nuage de poussière âcre mélangé à une fumée bleuâtre d’essence de tondeuse à gazon, et un vacarme du tonnerre de Zeus. « Mééé… meuééé… » même qu’elle cassait les oreilles comme ça. Le vieux traîna des pieds. Il se sentait un peu perdu sans Mémé à la maison, depuis qu’elle était à l’hôpital pour son col du fémur. La vieillesse, ce n’est pas drôle. Pépé n’a pas peur de la mort (son approche est très stoïcienne sur le sujet), c’est le sentiment d’abandon qui le tourmente et l’effraie. D’un bout à l’autre de la vie, on devrait se poser des questions, et les léguer. Nous ne dépéririons pas. »
« Qu’avez-vous, monsieur ? » me demanda le barman. J’avais viré au pâle, retrouvant un billet écrit de cette même première main. Cette question faillit me faire vider mon sac sur l’obsession qui me rongeait, ces billets dont je devais interroger l’auteur, serait-il possible que quelqu’un m’aide ?
Il sourit, les traits amusés, un brin moqueur, au courant de la farce. « Je sais qui les écrit, ces textes, assure-t-il, je peux vous indiquer le chemin. »

Catégories :Intermédiaires

La Monnaie imparfaite #1

5 février 2010 2 commentaires

« L’autre jour m’est venue une idée de nouvelle originale – enfin, on ne sait jamais, quelqu’un l’a probablement écrite différemment ; c’est toujours ce que je pense quand je débute un texte.
Beaucoup de personnes écrivent, à notre époque, me glisse mon ami.
C’est clair. Et donc mon idée consiste en la chose suivante : remplacer l’argent par des textes que l’on composerait soi-même.
Pardon ? »
J’adorais mon idée, et je savais qu’il allait être surpris.
« Tu vas voir, c’est simple. Disons que dix euros valent cent mots, eh bien tu écris un texte de cent mots, et tu as ton billet de valeur égale à dix euros.
D’accord… Et si tu veux faire de la monnaie, comment ça se passe ? Par exemple, je paye ces deux demis 4,40 euros, ou plutôt, selon ton taux de change, quarante-quatre mots.
On te rend un texte de cinquante mots et un de six mots, ou deux de vingt-trois mots… Pleins de possibilités, tant qu’on te rend le compte.
Mais les billets en eux-mêmes, à quoi ils ressembleraient ?
Alors là, je ne sais pas trop… À des chèques ? Je veux dire : on pourrait écrire sur n’importe quelle surface et payer. Sauf que pour de gros achats, ce serait assez long… Bon, j’ai eu juste l’idée en tête et je n’ai pas eu le temps de m’y pencher dessus plus que ça… m’excusai-je après un moment de réflexion et un haussement d’épaules désabusé.
Non, non, c’est marrant, j’aime bien. Mais je pense que les gens auraient du mal à se passer de l’argent, tu ne crois pas ?
Justement ! Le truc, c’est que s’il n’existe plus les pièces de monnaie, l’argent tel qu’on l’utilise maintenant, s’il ne circule que ce nouvel argent littéraire, personne ne remarquera la différence ! On est bien passé du franc à l’euro. Ce sont juste les dénominations qui ont changé !
La différence de taille, c’est que l’on peut créer son argent. À quoi ça servirait de travailler, dans ce cas ? Et puis je doute qu’on puisse laisser quiconque créer son propre argent ! Il y a toujours des connards qui prennent leur pied à asservir autrui. Parce que là – je viens de comprendre –, ce que tu as comme postulat, ici, c’est de détruire le pouvoir !
Oui, oui, je vois ce que tu veux dire, je casse un lien puissant… D’ailleurs, c’est plutôt pas mal ! Du coup, fis-je après un silence, ça pose énormément de questions… Tu m’as eu ! souriais-je. Je ne voulais pas du tout en arriver là ! »
Il me rendit mon sourire.
« Qu’est-ce que tu avais en tête ?
J’avais plutôt des situations humoristiques, du genre le type en Inde qui cherche une maison, et qui marchande les prix avec l’agent immobilier :
« Quoi ? Un Mahabharata ? Vous voulez m’achever le poignet ?
« C’est une offre raisonnable, monsieur.
« Allez, je vous la prends pour sept Ramayana.
« Monsieur, je vous en prie ! Vous m’indignez !
« Huit Ramayana. Je n’irai pas plus haut.
« Neuf Ramayana.
« Topez là. »
Mon ami me regarda un instant.
« Les blagues littéraires, ça ne rend pas très bien quand tu n’es pas au fait de toutes les subtilités…
Effectivement, je viens de m’en apercevoir… Tu sais, l’Inde, les épopées… Le Mahabharata, c’est deux cents cinquante mille vers ; le Ramayana, environ dix fois moins.
Ok, j’ai compris.
Ou alors, au Japon, tu payes tes petits achats en haïku. Attends, attends… J’en ai un qui vient… Ah.

« Sur la cheminée
de granit, le merle s’égosille.
Nid douillet. »

Alors ?
Sympa. Vraiment. C’est drôle comme concept. »

*

« Je n’aime pas l’économie. C’est pour cette raison que je veux l’égratigner avec mes moyens. »

Mon leitmotiv actuel, pour cette nouvelle que je veux écrire. Je cherche toujours le sujet, certes… Il faut d’abord que je développe ce « concept » de monnaie littéraire avant de continuer. Et ça me tarabuste sacrément, parce que plus e creuse, plus sombres les problèmes surgissent.

Par exemple, si tout le monde produit des textes, pour vivre, il y en aurait trop à écouler, et leur valeur s’effondrerait. Que faut-il faire ? Leur donner une date de péremption ? Ça me semble raisonnable. Par extension il faut inscrire cette date sur le billet. Que faire des billets expirés ? Pourquoi ne pas les rassembler en un recueil, chaque année ?

Autre souci : l’authenticité du billet. Comment le rendre inviolable ? Les faux-monnayeurs s’adaptent très vite. Dans ce cas, la solution semble être le manuscrit et en particulier l’utilisation de la reconnaissance informatique de l’écriture ainsi que de la pression qu’exerce le rédacteur sur le papier. Après tout, ça existe déjà pour les signatures de chèques. Ce serait quasiment incassable car trop personnalisée. Et puis sachant que n’importe qui pourrait vivre en écrivant… Quoique, il y a des fainéants.

Sacrebleu ! Et ceux qui ne savent pas écrire car ils ne l’ont pas appris, tout simplement, ou bien physiquement handicapés ? Des bénévoles, des rédacteurs professionnels, et, à terme, des cours pour les uns et l’application de progrès technologiques pour d’autres.

Je m’agite en silence sur ma chaise, dans une salle d’études de la bibliothèque municipale, et sur la table, en pile pour certains, ouverts et étalés pour les autres, divers ouvrages de la littérature mondiale, d’économie et quelques encyclopédies. À essayer toutes les postures assises, je dois offrir un beau spectacle à la bibliothécaire de la réception, que j’ai déjà surpris à m’observer malgré la baie vitrée. Je n’aime pas beaucoup les zones d’ombre lorsque j’explore une idée – disons que je ne quadrille pas tous les champs, sinon j’aurais le temps de tomber en poussière avant d’en avoir vu le bout –, c’est pourquoi je parcours les grandes lignes pour connaître les rudiments.

Il y a un autre problème que je n’ai pas repéré tout de suite, peut-être parce qu’il était sous mon nez depuis le début, et il est énorme : toutes les langues n’usent pas de l’alphabet latin, et les mots en tant que tels n’ont plus rien à voir avec les sinogrammes, ou les caractères du sanskrit…

*

Deux semaines plus tard, mon ami, qui étudie sur Brest et qui descend en Finistère sud pour ne plus souffrir de cet empilage de ruines – cette ville que des riches grincheux de l’après-guerre n’ont pas voulu partager –, et moi nous rejoignions dans ce même bar situé au cœur de la capitale bigoudène. Nous échangeons quelques informations.
« Et alors, cette nouvelle sur l’argent transformé en billets épistolaires, ça avance ? s’enquit-il.
Quelle horreur ! Plus j’y vais en profondeur dans ce concept, et plus roche se durcit…
Eh bien, j’y ai réfléchi aussi, un peu, de mon côté. Cette idée est chouette dans sa valeur éducative, tu vois, le fait que les gens soient obligés d’écrire, c’est-à-dire, intrinsèquement, du travail, mais au départ, elle est fortement discriminante.
Comment ça ? »
Il inspira et s’appuya sur le dossier en bois du banc.
« C’est encore une histoire de classes sociales, au-delà des classes scolaires. La culture n’est pas d’accès facile ; surtout, elle n’est pas gratuite, loin de là ! Même pour accéder à des e-books gratuits sur Internet, encore faut-il avoir une connexion à côté ! Et l’ordinateur !
Je comprends, fis-je pensivement, les sourcils froncés. Tu as raison. Il y a toujours un moyen d’empêcher les gens de se cultiver. Il faut payer un abonnement pour emprunter, dans une bibliothèque, mis à part pour les sans-emplois.
Exactement.
Oui, ce concept est un fort médiat éducatif et culturel. Osons le mot : révolutionnaire ! » Et d’éclater de rire.
Il avait un sourire en coin communicatif.
« Éducatif… Imagine : une génération après la mise en place de ce système monétaire, l’analphabétisme a disparu, les religions perdent de leur influence, car les gens ne sont plus aussi dupes…
Il y aura toujours des récalcitrants, des conservateurs… l’interrompais-je.
Oui, certainement, mais ils seraient perçus comme liberticides, puisqu’ils seraient considérés comme faisant obstacle au développement cognitif d’autrui. Ils seraient renversés par les innombrables interprétations de leur « Livres sacrés », qui apparaîtraient. C’est une fantastique vision. Ensuite, la justice. Tout le monde serait à pied d’égalité, et non pas, pour paraphraser quelqu’un, certains plus égaux que d’autres.
Il y aurait comme un poids qui s’en irait. Un poids énorme ! Parce que, fondamentalement, qu’est-ce qui sépare les riches des pauvres ? »

Catégories :Intermédiaires

Le Pin noir de Tōkyō

Alors que je m’éloigne de l’hôtel, quelqu’un me hèle :
« Monsieur V. ! Monsieur V. ! Attendez ! Votre courrier ! »
Le brave s’approche de moi, tout essoufflé, et me tend une liasse d’enveloppes. Je le remercie verbalement et par un billet de mille roupies.
Mon taxi me dépose à la gare Chennai Egmore ; le train en partance pour Râmeshvaram, terminus, est déjà à quai, et ses wagons sont naturellement bondés d’un bout à l’autre. J’ai évité la cohue monstrueuse, et j’en suis bien heureux ; j’ai tout de même passé l’âge, à bientôt soixante-six ans. De toute manière, le trajet verra en quantité invraisemblable le débarquement et l’embarquement d’individus, c’est un spectacle que l’on expérimente malgré soi. En toute objectivité, j’ai eu le loisir de noter quelques différences comportementales au cœur des transports en commun entre des pays tels que celui-ci, l’Inde au demeurant, et le Japon : l’étroitesse urbaine sévère de ce dernier ordonne à la population de se rapprocher d’autrui jusqu’à l’insoutenable ; impossible d’avoir un wagon réservé aux femmes en Inde, par exemple. Mais c’est une question sociétale assez intéressante pour qu’un sociologue s’y soit penchée.
Et ici, j’ai la place et l’intimité suffisantes pour décacheter ces lettres reçues in extremis.
« Cher Monsieur V. Anand… » Recevoir une lettre de son banquier me jette toujours un froid. Je l’ignore pourquoi. Ce doit être pathologique. Et puis il est étrange de se voir donner du Cher Monsieur, après l’anonyme Cher client des débuts, une fois que l’on gagne bien sa vie.
« Mister V. Anand… » Une missive d’un admirateur ; au vu de la pauvreté de son vocabulaire anglais, j’estime qu’il doit être Français ou Étasunien. Il en a oublié son adresse d’expédition.
Imprimés sur la suivante, deux kanji familiers retiennent immédiatement mon attention : 囲碁, signifiant « jeu de go ». Absorbé par ma lecture, j’en oublie jusqu’aux cahots du départ et le vacarme afférent, mais pour ce faire je n’ai plus besoin d’un grand effort, les années ont œuvré en ce sens, car voyager m’est devenu une seconde nature.
La lettre est émise sans surprise par la Nihon Ki-In.
Je retire mes lunettes, me redresse et m’appuie sur le dossier du banc. Les fenêtres opacifiées par la fine poussière des terres orientales, le train, ayant atteint sa vitesse de croisière, bringueballe à travers des paysages qui défilent, auxquels je n’accorde qu’un intérêt limité, relevé grâce à la perspective qui offre une reptation toute locale aux routes sinueuses. Les éclats sauvages du soleil sur les petits lacs et rizières imprègnent mes rétines et me renvoient au présent.
La Nihon Ki-In, la plus importante des ligues professionnelles japonaises de go, a décidé l’organisation d’un tournoi exceptionnel, doté d’un prix tout aussi exceptionnel. Ce prix consiste en un goban en kaya, de bols en acajou, de pierres blanches en marbre blanc du Rajasthan et de pierres noires en diamants noirs du Brésil. Je n’ai pas pris la peine de m’écorcher la vue en lisant l’estimation de cette œuvre d’art — une fortune proprement indécente, au regard de l’enjeu.
Un jubango entre ma personne et mon adversaire légendaire, Cho Kaneda.
Ils souhaitent à l’aide de cette entremise — c’en est pitoyable — un vainqueur pour définitivement nous départager.

Je suis né au Sri Lanka, à Ratnapura, plus communément surnommée la Cité des Gemmes. Ma mère avait coutume de dire que notre île était une larme de beauté sur l’océan, libérée suite à l’intrusion d’une poussière dans l’œil de Vishnu ; pour cette raison, mes frères et sœurs devions nous sentir pieux et fiers d’avoir débuté notre vie terrestre au Sri Lanka. Mon père, plus pragmatique sans doute, était un marchand de gemmes, très reconnu et très apprécié dans la région ; ce commerce juteux, qui avait appartenu à mon grand-père (je n’ai connu aucun de mes grands-pères), devait quelque peu aider à cette renommée.
C’est pourquoi, comparativement à des centaines de milliers de mes compatriotes, je n’ai pas eu à me plaindre de ma jeunesse. Jours bénis que ceux passés à folâtrer en vue du Samanalakanda, où ma famille, à Maskeliya, possédait une maison de villégiature.
Pourtant, mon père nourrissait en lui une sorte d’appréhension à l’égard de l’avenir de sa descendance, et elle fit surface lorsqu’un jour, devant mon insistance qui vainquit sa répugnance, il m’emmena faire une visite d’une de ses mines. Nous ne descendîmes même pas à vingt mètres de profondeur ; la promiscuité insoutenable à l’intérieur de cette fourmilière humaine, nageant dans une atmosphère suffocante de chaleur et de poussière me procura un choc. Mon père m’évacua aussitôt, mais j’ai longtemps subodoré, à raison, que son traumatisme s’était cristallisé sur l’image d’une bande de gamins employés dans sa prospection, et qui s’enfonçait dans les ténèbres à nos côtés, au moment où je paniquais. Cette vision d’enfants à l’âge sensiblement équivalent au mien, grattant la roche dans un profond boyau, provoqua un lent et définitif revirement chez mon père.
Les années s’écoulant, il se fixa sur l’idée d’interdire l’entrée dans son circuit commercial à ses enfants ; bien que cette marotte héréditaire de la primogéniture perdurât ailleurs encore, mon père ne se résolut pas d’y succomber, et je ne devins pas l’entrepreneur héritier. Il souhaitait ardemment que ses enfants réussissent honnêtement leur vie tout en évitant de ne pas leur apprendre d’où ils venaient, ce qui, et je ne le réalisai que plus tard, était une preuve d’amour en même temps qu’un désaveu sur la source des revenus familiaux. Je n’ai nullement cherché à l’exonérer de ses erreurs.
Me protéger contre son gagne-pain peu recommandable ne m’empêcha pas de faire la connaissance des enfants de ses « partenaires de travail » et, de fil en aiguille, de m’attacher à un groupe de Thaïlandais et de Japonais, qui habitaient une baraque reculée aux limites de Ratnapura. Je rentrais alors dans ma treizième année, et je n’ignorais rien de la teneur de leurs loisirs, constitués de la compagnie de filles de joie et de l’absorption d’opiacés. Je n’y participais pas, les ravages que je constatais me dissuadaient amplement ; je faisais preuve d’un sang-froid (certainement un héritage maternel) inébranlable à chaque fois que l’un d’entre eux me proposait d’essayer et que je refusais poliment, ce qui se soldait toujours, venant de mon interlocuteur, d’une énervante et hypocrite approbation.
Mais ils s’adonnaient également au Mahjong, ce qui ne manquait jamais d’apporter son lot de spectateurs et de parieurs. Les parties avaient lieu systématiquement à l’étage de cette même baraque légendaire ; je veillais à ce que ma mère ne sache que vaguement où je me rendais. Je me débrouillais fort bien dans mes études, et j’avais le droit à ma sortie nocturne de fin de semaine, qu’elle le voulût ou non.
Ah… L’étage. Ce soupçon d’interdit qui l’enrobait d’atours ensorcelants, que le moindre regard jeté me faisait frissonner, l’excitation grimpant à chaque marche gravie de l’escalier. C’est un de ces endroits que l’on se remémore avec une boule dans la gorge, car les souvenirs qui s’y rapportent ont été gravés à vif : les nappes de fumée au plafond plus ou moins éclairées par l’ampoule jaunâtre, les murs décrépis et moisis, le sol étrangement peu encombré, ces joueurs flous car en trépignement constant autour d’une table pivot. On se déplace entre les spectateurs et l’on essaye de comprendre ce qui se déroule, abasourdi par les manifestations d’emballement et de déconvenue du public provoquées par les incantations magiques (« Chow ! », « Pung ! ») que les joueurs profèrent à grands gestes.
La partie se termine, et les exclamations transpercent le brouillard tabagique, tandis que des billets changent de main. Je suis debout devant la table, indifférent à l’agitation qui m’entoure, perplexe de l’issue comme à chaque fois, tentant vainement de mettre des mots sur les sinogrammes gravés sur les pièces que j’examine. Un des joueurs est encore attablé, heureux apparemment du déroulement, et il me remarque, impuissant d’incompréhension.
« Ne t’embête pas avec ce jeu, Anand mon gars, c’est de la petite bière ! Si tu veux, je t’en montre un qui vaut la peine de se creuser les méninges. Qu’est-ce que t’en dis ? »
J’accepte avec une mine grave, mais j’ai les yeux qui pétillent, ce qui le fait rire. Il m’emmène dans une pièce adjacente, et là, il découvre d’une étoffe un genre de table basse quadrillé, reposant sur quatre pieds épais. Me méprenant sur le plateau, je lui fais remarquer que s’il compte m’initier aux dames ou aux échecs, il perd son temps.
« Tu te trompes garçon, c’est le jeu de go, et il requiert davantage de jugeote que les compétences additionnées des meilleurs joueurs d’échecs du monde. C’est le jeu de stratégie ultime. »
Ma circonspection fut vite mise à bas face au calme, teinté de respect pour le meuble, qu’il arborait. M’offrant un tabouret, s’installant de l’autre côté de l’étrange plateau (« Un goban »), il me raconta plus qu’il ne m’enseigna les règles. Nous commençâmes en 9 x 9.
Après réflexion, le goban m’aspira au centre d’un monde dont l’histoire s’apparentait à une série infinie d’âpres batailles aux manœuvres de prudence extrême à frôlant dangereusement la folie. Le go m’est apparu tel un labyrinthe aux ramifications plus profondes et complexes que jamais, éveillant en moi une envie de spéléologie ludique exclusive à ce jeu. On venait de m’offrir un des plus extraordinaires instants de mon existence : je m’étais révélé.

Je perds la notion du temps, à rêvasser ; nous quittons Madurai. Il m’arrive d’oublier où je suis quand je joue. Mon plus gros défaut est de ne pas savoir jouer au go « pour du beurre », et ç’a commencé dès que je sus jouer correctement en 13 x 13.
Quelquefois, je jouais excessivement. J’y mettais tellement de concentration qu’au sortir de la dernière partie, je restais temporairement myope, avec le cerveau qui vibrait à m’en faire vaciller. Mais à nul moment une accoutumance et encore moins de lassitude.
Lentement, sûrement, la philosophie du jeu m’imprégnait, et je n’avais aucune réticence à cela. Ma famille comprit qu’il se déroulait quelque chose de nouveau, car l’effort intellectuel important que je consacrais au go s’en faisait sensiblement ressentir sur mes notes scolaires ; rien que de très bénin, assez tout de même pour alerter les parents. Ils crurent à l’arrivée impromptue d’une fille dans ma vie, et j’ai adoré leur faire la nique quand je leur ai montré le goban. Ils ne savaient comment réagir !
Personne ne s’enthousiasma autant que moi pour le go dans ma famille, malgré le fait que certains essayèrent de s’y mettre. Je restais excellent étudiant, ce qui constituait l’essentiel pour mes parents, et ils acceptèrent la venue du go. Ils n’avaient pas vraiment le choix, toute considération faite.
Chaque jour m’apportait sa subtilité (et cela ne s’est pas démenti depuis) ; je brûlais de rencontrer de nouveaux adversaires afin d’avoir en face une nouvelle personnalité sur le champ de bataille, comprendre ses ressorts, le pousser à s’adapter… En quelques mois, j’eus fait le tour des Thaïlandais et des Japonais, je perdais de moins en moins fréquemment en 19 x 19, et ce avec des handicaps plus contraignants encore, maîtrisant ce que mon entraîneur amateur pouvait encore m’inculquer. Il perçut le danger de l’étiolement du potentiel que je détenais, et c’est pourquoi il demanda à rencontrer mes parents.
Ils eurent une longue discussion dont je ne fus témoin d’aucune séquence ; un comble puisque cela me concernait directement. À cet âge-là, mes parents pensaient encore pouvoir influencer sur mes choix de carrière, mais ils se trompaient lourdement : j’avais fait bien plus que de découvrir un jeu. C’est en substance une partie de ce qu’il s’était dit.
La porte s’ouvrit en grinçant, et mon père impassible vint vers moi, me prenant par l’épaule.
« Anand, mon fils, me fit-il d’un ton qu’il voulait léger, que dirais-tu d’un voyage d’études au Japon ?
— Un… voyage au Japon ? balbutiai-je.
— Un voyage d’études, note-le bien.
— Oui !
— Oui quoi ?
— Oui, je veux y aller ! »
J’avais accepté sans même savoir de quoi il retournait. Je n’ignorais pas que le go se pratiquait abondamment au Japon, mais de là à en faire un voyage d’études, tout devenait confus.
Mon découvreur m’expliqua qu’au pays du soleil levant, il existait des écoles de go, que les apprentis se nommaient insei, et que si je le souhaitais, que si je me sentais fort, je pouvais devenir l’un d’entre eux. À ces mots, je cherchais la joie chez mes parents, une joie au moins équivalente à celle qui m’anima, cependant mon père regardait dehors à travers une fenêtre, et ma mère, malgré son sourire, semblait abattue.
Un sourire qui ne s’accordait pas avec ses yeux pleins de tristesse : c’est ce que je perçus dans l’expression qu’elle témoignait. Instinctivement je saisis ce qui la chagrinait. J’avais envie de la réconforter en lui disant qu’elle n’avait pas failli, dans son éducation, mais que le joug maternel se brisait de différentes manières, et que la voie qu’elle s’était tracée pour moi ne convenait pas à l’intéressé. Les plus grands succès personnels sont loin d’être matériels. J’aurais voulu lui dire tout cela avec mes mots d’alors, mais je me suis tu.
Je me suis tu…

Il fait chaud, à l’intérieur du wagon : mes doigts sont humides alors que je les passe sur mon front.
Trop tard maintenant, pour dévoiler ces vérités. Ce fut probablement le bon choix que de me taire. Ça ne l’aurait pas vraiment réconfortée. Rien de pire de dire à une mère qu’elle s’est trompée sur son enfant, spécialement l’aîné, sur quelque point que ce soit. Surtout si c’est l’enfant qui l’énonce. Cependant, l’on sait que, au fond, n’importe quelle éducation parentale est un ratage, et ma mère, inconsciemment à cette heure, l’accepta.
J’eus un soutien parental sans faille, et c’est ce qui fit toute la différence. Cette preuve d’amour me tient aujourd’hui encore au chaud.
Du soutien, j’aurais souhaité en avoir davantage, trois mois plus tard, lors du voyage en avion jusqu’à Tōkyō !
Le bruit et la fureur mécaniques de l’appareil, sans commune mesure avec le train ou la voiture, les turbulences qui jouent avec votre estomac comme un chat avec une souris, et la terrible vue par l’étroit hublot qui vous donne conscience qu’une simple épaisseur de métal vous sépare d’un vide de plusieurs kilomètres de hauteur, j’en ai eu une crise dont je n’ai que de vagues souvenirs, suffisamment convaincante malgré tout pour que mes futurs allers-retours Sri Lanka-Japon (et les autres voyages internationaux inaccessibles par le train) se fassent en bateau : Chennai-Singapour-Hong Kong-Tōkyō. Chennai est depuis devenu un second chez-moi, en y reportant mon allégresse nostalgique du sol sous-continental indien.
Vous pourriez me dire qu’en bateau, on navigue sur presque autant de vide aquatique, et je ne dénierais pas la remarque. Mais du pont, je ne vois pas le fond sous-marin.
Mon arrivée au Japon n’en fut pas moins un bouleversement intérieur. Qu’est-ce que c’était que tous ces signes ? Comment devait-on les prononcer ? J’eus des ressources à solliciter pour ne pas me mettre à pleurer, devant mon découvreur qui rayonnait de la façon dont on rayonne tranquillement, de retour à la maison après un long voyage.
J’eus peur, évidemment. Je n’osais regarder les autochtones que du coin de l’œil, puis je baissais la tête. J’avais assez d’intellect pour me figurer la honte que devait me signifier la pensée qu’ils se ressemblaient tous. À l’époque où je côtoyais mes amis d’Extrême-Orient à Ratnapura, je n’avais aucune chance de les confondre parce que je les connaissais suffisamment bien. Ici, noyé dans cette foule, plus qu’autre chose, c’est imaginer ma confusion d’être incapable d’identifier qui que ce soit du premier coup d’œil, et même du deuxième, qui prenait le dessus. J’ai compris plus tard qu’il se produisait un phénomène semblable à chaque individu plongeant pour la première fois au sein d’une population aux phénotypes différents. Mon premier entraîneur et découvreur est passé par là ; c’est déstabilisant, mais on s’y fait vite. Toutefois, pour mon nouvel environnement humain, il n’était pas possible d’oublier qu’est-ce que j’étais. Le contraste l’en empêchait.
Mon Maître Cho Kaneda s’en contrefichait royalement. Il ne voyait que l’individu et le joueur de go.
Mon découvreur m’avait laissé seul dans une chambre d’hôtel, et avant de me quitter (je ne l’ai jamais revu, même à Ratnapura, et ce n’est pas faute d’avoir demandé de ses nouvelles ; mais j’imagine que dans son « travail », on devait savoir changer de place en un tour de main), me dit d’attendre le lendemain matin que mon Maître vienne me récupérer.
Je n’ai qu’à peine somnoler, cette nuit-là, et je me rappelle précisément de ma fascination craintive que m’inspirait toute cette lumière citadine, que la hauteur de ma chambre me permettait d’apprécier. Tant de monde !
Tant de monde, oui, les uns sur les autres, un peuple qui a élevé au rang d’art l’exiguïté. Tant de monde que le métro tokyoïte, pieuvre de céramique étendant ses tentacules vers chaque recoin urbanisé, auquel rien n’échappe – une station, une ventouse –, unit dans une peur, diffuse, de l’inconnu, le paradoxe étant l’espoir de revivre à l’idée de rencontrer un familier dans une rame bondée. Tant de monde déchiré par les sociétés ancienne et moderne, par une déshumanisation électronique, par une déliquescence familiale, individuelle, cérébrale.
D’aucuns peuvent se récrier à la lecture de la phrase précédente, mais mon Maître m’a plus ou moins orienté pour que je me bâtisse cette vision du pays dans lequel j’allais évoluer de si nombreuses années.
Mon Maître officiait au dojo de Kitani Minoru, joueur très célèbre, et à juste titre, en son temps ; une très bonne école où l’émulation du jeu ne faisait jamais défaut. Je ne m’y fis pas vraiment d’amis, plutôt des connaissances, car l’esprit de compétition n’était pas terrée très loin et parasitait à terme les relations entre insei. Je n’ai pas la prétention de généraliser mon cas, je livre mon impression générale.
J’étais toutefois entravé par la barrière de la langue, obstacle monumental s’il en faut. Le sensei et moi-même avons commencé par communiquer au moyen de gestes simples de la vie courante, en me faisant répéter ensuite ; le tout en s’exprimant uniquement en japonais. Puis j’en vins à recopier les caractères hiragana et katakana, avant de m’attaquer au défi énorme que sont les kanji. Le dialecte japonais est complexe à assimiler ; c’est une aventure calligraphique qui me ramenait loin en arrière dans le temps scolaire.
Pour me fournir un large et conséquent bagage de vocabulaire, en sus des journaux, il m’amena à la lecture d’auteurs contemporains illustres : Tanizaki, Oe, Yoshikawa, Kawabata. Puis, lorsqu’il me sentit intellectuellement prêt, je remontais le fleuve de la littérature nippone, jeune nautonier jetant l’ancre dans les parages contemplatifs de Bashō, louvoyant lors de la période sombre relatée dans le Dit des Heike, épiant la cour du Dit du Genji, revivant les âges démiurgiques dépeints dans le Kojiki… Pour résumer, je n’ai pas eu à me plaindre pour mon éducation, mon Maître observant ex professo une ligne stricte : la culture est redoutable.
« Ne pas saisir jusqu’aux racines le pays dans lequel on tente de vivre, me confia un jour le sensei, c’est comme tenter de découvrir la recette du pudding en l’ingurgitant une seule fois. » Il restait expressément obscur afin que je fasse l’effort de la recherche du sens de ses propos. « Le plateau de go est une énigme en perpétuel mouvement ; c’est parce que tu ne joueras jamais deux fois la même partie qu’il est essentiel que tu t’imprègnes de l’imprévisibilité, et non de la stagnation » m’enseigna-t-il un jour qu’il voulait mieux se faire comprendre.
La limite de chacun, et ce sur quoi il s’acharnait à m’inculquer la raison, se concentrait sur la ligne de démarcation entre tenir le jeu à sa main et devenir débordé par la dispersion. Il fallait que j’appose des mots sur ces concepts pour m’appuyer dessus et ainsi monter d’un échelon. Je pus, à cette époque, mettre un mot sur ce qui caractérisait l’essence du go, à ses yeux : l’initiative. Aujourd’hui, l’expérience aidant, l’initiative, ai-je pu constater, se retrouve dans la totalité sinon dans la majeure partie des jeux de plateaux.
Au dojo, mon jeu dénotait, je m’y procurais une réputation de jeune fou, d’« exotique ». Ils apprirent néanmoins à vite me respecter, car sur le goban, je mettais la manière pour les humilier, proposant à mes adversaires d’ajouter quelques pierres de handicap en début de partie, leur laissant de fait de poser la première pierre. Je m’aguerris aux compétitions insei, étalant un sang-froid que je travaillais à ne pas être seulement de façade. J’essayais autant que faire se pouvait de contrôler mes forces sur le goban pour canaliser celles de mes antagonistes, afin d’approcher au plus près la taille de mon territoire des leurs. La maturité et la maîtrise du joueur s’avisent ainsi, m’indiqua mon Maître. J’intégrais la ligue amateure de la Nihon Ki-In à vingt-deux ans.
C’est exact, originellement, mon « voyage d’études » se terminait au bout d’une année. Il y a des élans qu’on ne contrôle plus… Bien qu’éloigné un long moment, le lien avec ma terre natale n’avait pas été rompu, j’avais écrit une lettre chaque semaine.
C’est précisément cette acquisition du statut amateur qui me permit de rentrer au Sri Lanka tout un trimestre, et c’en était la juste récompense. Mes parents avaient quelque peu grisonné, mes frères et sœurs grandi (n’avoir pas été à leurs côtés ces années « d’exil » estudiantines reste sur mon cœur comme le plus grand regret de mon existence, cependant j’ai accepté le sacrifice), et dans l’ensemble, Ratnapura avait continué son pourrissement humide et vert, ce qui n’avait pas changé, paradoxalement. L’endoculturation exercée par mon Maître fut criante lors de ce séjour. Je fus assez ferme pour prendre la résolution de rentrer au Sri Lanka un mois par an (même s’il fallait prendre l’avion !) et Cho Kaneda se plia à mes arguments.
C’est pendant cette époque de mon entrée dans la compétition amateure que deux événements retentissants secouèrent ma vie. Le premier se déroula au Nakajima-no-ochaya, qui est, littéralement, la maison de thé de l’île centrale. L’île en question se situe dans le jardin Hama-Rikyû, à Tōkyō ; c’est là que le sensei m’emmena un jour d’automne. Il s’était arrêté, un petit instant, silencieux, respectueux, au pied du grand pin noir près de l’entrée du jardin de promenade, avant de reprendre lentement la marche. La maison de thé sur Nakajima, au centre du plus grand plan d’eau, était relié par trois ponts, selon le Maître, et celui que nous empruntions se nommait le O-tsutai-bashi. Je me souviens seulement des noms, rien de la clarté du ciel ou non, rien des feuilles rousses chutant des heures ; seulement, lorsque nous nous faisions servir le thé, d’un petit paquet que me tendait Cho Kaneda. (Après toutes ces années où j’ai reçu L’Art de la guerre de Sun Tzu, j’ai tendance à braquer une loupe grossissante sur ce transfert de compétences, en oblitérant le reste, c’est-à-dire ce qui ne s’observait pas dans le verre. Il y a de ces moments couperets intimes que l’on ne peut expliquer à personne sauf à celle concernée ; et encore, les balbutiements sont fréquents.) Oui, mon Maître, Cho Kaneda, depuis ce jour, je n’ai plus de crainte superstitieuse à l’appeler par son patronyme, car j’ai vu l’être humain en lui à travers ce livre enrobé d’un papier sommaire, j’ai vu l’adversaire, et par-dessus tout, j’ai vu l’ami.
C’est l’unique fois où j’ai vu Cho Kaneda désarçonné.
L’autre événement fut le défi qu’il me lança par l’intermédiaire d’une affiche placardée au dojo. Cette affiche donnait les noms, les jours et l’heure des dix parties du jubango. Notre confrontation allait revêtir un caractère officiel ; l’élève devait se détacher du maître. Cela amusa alors beaucoup la galerie, et d’aucuns vinrent en curieux voir comment je me comporterai face à Kaneda.
Ce dernier voulut absolument partir sur un pied d’égalité avec moi, il n’accepta pas les règles modernes telles que l’attribution d’un demi-point ou l’utilisation du komi (y a-t-il compensation pour les Noirs aux échecs ?). Puisque nous échangions à tour de rôle les couleurs des pions équitablement, il ne percevait pas la nécessité entre nous deux de déroger aux coutumes des siècles. Il ne m’octroya même pas de pierres de handicap, ce qui provoqua quelques murmures dans l’assistance. Mais ce jubango contribua à la légendaire bataille que Cho Kaneda et moi-même livrâmes jusque maintenant. Nous n’avons pas réussi à nous départager. Les parties se succédaient, victoires et défaites et jigo (parties nulles), mais chaque jubango nous renvoyaient dos à dos avec un score de parité. La technique investie impressionna grandement les observateurs, nous ne nous épargnions aucunement.
On n’exige pas une bataille amicale, c’est inconvenant. Ça ne se commande pas. C’est pourquoi ce courrier de la Nihon Ki-In m’exaspère tant.

Râmeshvaram n’est plus très éloigné, car le serpent de ferraille Pamban enjambant le détroit se profile. Cette ville est la dernière de la ligne depuis qu’un cyclone a dévasté Dhanushkodi, à la pointe orientale de l’île, les dunes mangeant peu à peu les ruines de cet ancien terminus. On se fait conduire en jeep jusque Dhanushkodi, sur les bandes de sable, d’où l’on prend le ferry pour Talaimannar, au Sri Lanka. Tout un périple. Je redoute le jour où cela sera au-dessus de mes forces.
Mon parcours dans le monde du go est laborieux à raconter, et il n’aurait pas grand-chose de remarquable si ce n’était un Sri Lankais qui l’effectuait. L’année de mes 27 ans, après un tournoi remporté avec acharnement, j’entrais dans la ligue professionnelle de la Nihon Ki-In.
Je fis dans le même temps la connaissance de Kei, l’amour de ma vie, mais d’elle, il ne sera objet d’aucune évocation. Ça ne vous regarde tout simplement pas.
Cette carrière donc, qui peut obséder n’importe qui jour et nuit, elle put décoller dès ma professionnalisation. Je me confrontais à la mine désabusée des autres joueurs qui, condescendants envers les amateurs nouvellement montés en caste supérieure, ne se préoccupaient guère de ceux-ci. Ils attendaient de voir, en particulier à mon encontre, les rumeurs de batailles féroces livrées avec mon Maître étant parvenues à titiller leurs augustes oreilles.
Le coup de tonnerre frappait l’année de mon trentenaire, lorsque je remportais le titre Hon’inbō. Vous ne pouvez vous figurer l’ébranlement que cela représentât pour ce microcosme et ce pays. « Quoi ! Un gaikokujin ! Rafler le Hon’inbō au nez et à la barbe des neuvièmes dan ! » C’était véritablement inimaginable. Certains avancèrent, à mots couverts, que ma victoire se fût acquise par « la déstabilisation » que la couleur de ma peau pouvait avoir causé chez mes adversaires !
Histoire de damer le pion aux voix disgracieuses, je ne me suis pas arrêté à ce titre-là.
J’atteignis le neuvième dan à mes 48 ans.
Parallèlement à tout ceci, mes jubango égalitaires avec Kaneda s’espacèrent dans le temps ; a contrario, l’attente du prochain augmentait l’enthousiasme du public averti. En restant modeste et réaliste, je peux affirmer que mon statut grandissant et le rayonnement de mon Maître contribuèrent à alimenter la flamme de l’attente. Un journaliste chinois (tout à fait, chinois) a poussé la comparaison avec les deux mythiques dragons créateurs du jeu, Hei-Zi et Bai-Zi, qui se livrent selon le mythe la même partie depuis des millénaires, puisque immortels et infiniment patients !
De patience il fallait faire preuve, car à mon grand chagrin, Cho Kaneda intégra la Hanguk Kiwon, la ligue professionnelle coréenne, parce qu’immigré coréen de troisième génération. Nous ne nous sommes jamais rencontrés en compétition japonaise officielle. Il ne m’avait jamais fait part de ses origines ; d’ailleurs cela ne regardait que lui. Il me confia un jour que l’introspection qui avait abouti à ce cap décisif dans sa vie, prenait sa source le jour où je m’étais imposé pour mon voyage annuel dans mes terres natales. Qu’il me livrât ce gage d’amitié en toute sincérité m’avait rendu les yeux humides, et mon désarroi que je traînais depuis cette résolution se mua en une humeur tranquille et apaisée.

Des vagues s’écrasent contre la coque du ferry. Nous frôlons le Ram Situ, le Pont de Rāma, cette chaîne de bancs de sable, cordon de silicate reliant symboliquement l’Inde au Sri Lanka. Cette traversée représente énormément de choses pour moi.
Le Rāmāyaṇa est une épopée que ma mère me racontait au lit. J’avais des visions plein la tête, mais ce pont de singes remportait la palme dans mes délires imaginatifs. Entendre la voix maternelle aujourd’hui me manque terriblement. L’eau qui balance le bateau me berce intérieurement ; les rayons solaires réchauffent ma peau, bien lisse pour mon âge. Au fond de moi, je suis encore un petit garçon, et j’en mesure la valeur, à l’aune de notre époque.
Car je n’ai pas compris pourquoi elle est morte avec mon père, quelque part sur cette île nommée Neduntheevu, à des kilomètres plus au nord de ma position, un lieu de honte universelle, un lieu de génocide tamoul, où périrent des millions d’individus qui eux ne peuvent plus s’interroger sur ce qui s’est passé, avant que l’Inde démocratique, l’ONU passive et impuissante, ne daigne lever un doigt pour cesser l’hécatombe. Une haine sans fondement m’a coupé de mes parents. Toute ma volonté m’est inutile pour lancer un pont de singes et les ramener. La mort ne m’est pas un indicatif pour estimer la valeur d’êtres qui me sont chers.

Je n’accepterai pas ce tournoi, mais j’irai revoir mon vieil ami.

Catégories :Intermédiaires

Intermédiaire XXXIV

Un mardi d’été semblable aux autres. Annemiggeli revient du marché artisanal qui se tient au marché couvert de la Grenette à Saint-Claude. Jeune femme célibataire, elle est encore un peu sous le choc de sa récente séparation. Le marché lui donnait l’occasion d’écarter temporairement ses tracas sentimentaux.

Ce fut un émerveillement pour les yeux, comme d’habitude. Les artisans étalaient leurs œuvres décoratives : des briques romaines peintes, des morceaux de bois transformés en stylo ou en corbeille de fruits, des chandelles de toutes les formes et de toutes les couleurs ; Annemiggeli s’en est procurée deux, ainsi que deux pots de confiture (framboise et griotte). Être entourée de monde et s’immerger dans le bruit de la foule l’avait distraite et réchauffée.

Elle progressait vers la rue Édouard Branly, quand elle appréhenda un homme, au croisement de la rue des Étapes et de la rue Carnot, qui prenait en photo le trompe-l’œil représentant l’ancien pont suspendu. Elle le scruta, se déplaçant sur l’autre trottoir, croyant au fond qu’en agissant ainsi, il allait se retourner vers elle. Il était tellement absorbé dans son occupation ; il ne la regarda pas et, ses fantasmes évaporés, elle passa son chemin, la tête nébuleuse.

*

Denis collectionnait les photos des trompe-l’œil. Malgré tous les cerveaux qui y étaient déployés, le Cercle des Amis du Grec Ancien de Dammarie-sur-Essonne lui-même n’avait pu lui donner le nom attribué aux collectionneurs de cette catégorie. Il utilisait ses week-ends et ses vacances tout à sa passion ; une manière détournée de révéler son célibat endurci.

La veille au soir, en s’arrêtant au bord de la route afin de soulager une alarme naturelle, il avait fait fuir un tétras lyre ; sûr qu’un de ses amis du Cercle aurait sorti une bonne plaisanterie. Il nota qu’il faudrait qu’il s’arrête à un restaurant, histoire de découvrir un plat avec ce volatile dans l’assiette, pour avoir un aperçu de la gastronomie locale.

On lui avait fourni une indication au village de Saint-Claude sur un trompe-l’œil, rue des Étapes ; c’est son mode opératoire, questionner les gens dans chaque commune qu’il explore. Cette fois, c’était un pont ; on trouve beaucoup de trompe-l’œil sur et sous les ponts, rarement qui en reproduisent. Celui-ci avait une belle teinte digne des cartes postales de l’ancien temps ; l’autre partie du travail, tout aussi difficile, consistait à fournir une légende détaillée. Ce pont-ci ne ressemblait pas à celui qu’il voyait enjamber la vallée du Tacon ; du travail en perspective.

Denis sentit une pique à la base de sa nuque ; il jeta un coup d’œil à droite et à gauche : seule une jeune femme en jupe et portant un panier s’éloignait. Il se massa négligemment l’endroit qui le démangeait – un quelconque insecte avait dû se cogner – et il reporta son attention sur la peinture.

N.B. : la possibilité du jeu de mots du CAGADE était une indication subtile pour un jeu de mots bien réel : phantasma (φαντασμα) signifie trompe-l’œil !

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Intermédiaire XXXIII

28 novembre 2008 4 commentaires

Il fut construit aux abords de la ville de Pluguffan, à l’ombre conjointe d’un chêne et d’un châtaignier immenses, au temps d’avant le sentier pédestre.

J’avais onze ans ; mon frère Simon, neuf. Le « Royaume », le nom du territoire décrété au sein de notre bande de copains, s’étendait loin en amont et en aval d’un ruisseau anonyme ; sa capitale, son épicentre : les deux majestueux arbres d’essence différente ; sa Grotte des Chevaliers, obscure, pleine de dragons fumants ; à l’est, le Moulin, sorte de cuve d’eau naturelle, lieu cynégétique en grenouilles et petites truites ; plus au sud-est, la Plaine aux Fougères, champ de bataille limitrophe avec les pouilleux de Vorc’h Laë, éternel lieu de cache-cache les autres jours. Nous acceptâmes la mort dans l’âme une invasion barbare féminine (certes concitoyennes de Goarem Creis (1), mais des filles), dont les sujets s’installèrent brièvement à proximité, au cœur d’un chêne touffu et à la canopée rabotée.

Dans ce contexte de rivalité médiévale inter-quartiers, Goarem Creis se devait d’avoir une longueur d’avance. Pour démontrer notre savoir-faire technologique, une idée germa un après-midi estival, au chant d’un merle, alors que nous contemplions une grande fosse creusée par l’Histoire et le cours d’eau.
– Pourquoi pas en faire un bassin ?

L’eau cherchait à s’esquiver par une ouverture large d’un mètre ; nous n’osions pas nous aventurer plus loin dans la fosse : au sortir de celle-ci, le granit désagrégé en poussière de mica et de quartz offrait une stabilité à nos pieds, à l’abri relatif dans des bottes, que la vase nauséabonde et traîtresse d’au-delà ne pouvait procurer.

Mon frère prenait ce chantier très au sérieux ; il était celui qui s’en occupait le plus, devant un ami, Fanch, et moi. Nous dégageâmes au sécateur et à la bêche ronces, fougères et autres végétaux nuisibles aux fondations. Les outils d’excavation ensuite, pioches et pelles attaquèrent les parois terreuses habitées de lombrics. Nous travaillâmes même un jour qu’il pleuvait froidement des hallebardes ; trempés, l’œuvre prenant forme, nous ne pouvions que nous acharner. Nous faisions au mieux pour rester propres ; bien plus d’une fois, nos bottes se remplirent d’une humeur boueuse. A mains nues, nous posâmes les roches édificatrices ; à mains nues, nous bouchâmes les fuites coquines ; égratignées, gonflées, gelées, mais heureuses. Le dimanche était particulier : après une journée harassante et le regard résigné de ma mère sur nos vêtements, Simon et moi avions droit à notre traditionnel repas de crêpes ; une odeur à se pâmer contrastant avec les gaz marécageux.

Nous eûmes la visite une fois du fermier voisin (diplomatiquement neutre avec le Royaume, mais nous n’hésitions pas à batifoler dans son énorme grange aux bottes de foin piquant).
Demat, yaouankiz ! (2) fit-il, en débouchant brusquement d’un hallier, de sa douce voix contredisant son dos voûté et son visage bruni.
– Bonjour, M’sieur Tymor ! répondit-on, sans trop comprendre ce qu’il nous avait dit.
– Alors, qu’est-ce qu’on fabrique de beau ?
– Un barrage ! lui lança-t-on, un sourire éloquent aux lèvres.
Il resta discuter quelques instants en notre compagnie, et devant le labeur déployé, s’en alla, silencieux, respectueux des travailleurs.

Pour sûr l’avancée des travaux ne se fit pas sans heurts ; crispations, énervements apportèrent leurs réunions conciliatoires sur les poursuites du monument, et plusieurs essais (conclus inévitablement par une inondation) aboutirent au tassement de l’ouvrage. Nous pouvions désormais traverser au sec, tandis que le niveau de l’eau montait progressivement, à l’instar de la popularité de l’édifice, qui dépassa promptement nos frontières.

Nous pûmes nous y baigner avant l’envahissement inéluctable par les lentilles d’eau et autres élodées, accompagnant la chute des chatons. Une corde pour se balancer d’un saule roux, un radeau moins stable qu’un monocycle, tout fut fait pour profiter de cette soudaine étendue d’eau.

Le barrage de mon frère, y ayant placé sa volonté, consacra notre été, sous le bruissement bienveillant du couple d’arbres.

1 : littéralement « la garenne du milieu » ou « la terre du milieu »… Ça ne s’invente pas.
2 : Salut, la jeunesse !

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Intermédiaire XXXII

« La loi, dans un grand souci d’égalité, interdit aux riches comme aux pauvres de coucher sous les ponts, de mendier dans la rue et de voler du pain. »

La phrase s’étalait en grandes lettres bleues sur fond gris, badigeonnées de toute évidence à l’aide d’un pinceau large, conclue par le nom de son auteur : ANATOLE FRANCE. Le mur suintant et carrelé n’avait pas vraiment entamé la sentence ; soit elle était relativement récente, soit la peinture se cramponnait admirablement.

La réclame stérile surplombait un amas de planches, de bâches et de cartons, le tout plus ou moins ligaturé ; on notait une certaine méticulosité à l’ouvrage ; on devait y prendre soin en dépit des environs répugnants : le fleuve humide et charriant des alluvions urbains ; le tablier du pont, sombre et habité ; le ronflement incessant du trafic autoroutier.

Un homme sortit debout de la masure, ou, plus poétiquement, se détacha de l’ensemble. Vêtu vraisemblablement de ce qu’il avait trouvé et/ou gardé, il s’éloigna en s’étirant, suivi à quelques pas d’un chat au pelage mi-long et noir et blanc. « Le Chat », comme l’appelait son maître (si tant est qu’un chat ait un maître), ne le quittait que rarement.

Le clochard déambula dans la ville toute la journée, le chat près des pieds, l’estomac au niveau des talons, évitant les rues trop bondées ; les gens avaient tendance à flairer une odeur, à ses côtés, et s’écartaient en fronçant le nez, malgré sa volonté d’entretenir une hygiène raisonnable. Le plus lourd sacrifice consenti fut la perte de ses cheveux longs ; dehors, la vermine est impitoyable. Il ne se risquait à la mendicité qu’en cas de carence grave, et cette époque n’était pas encore, heureusement, advenue. Il connaissait un employé travaillant au supermarché tout proche, amitié relique d’un passé englouti. Approvisionné en denrées à la frontière de la péremption, il partagea un bout de son repas avec le Chat, animal de compagnie qui s’exprimait peu.

Son vagabondage l’entraîna ensuite à proximité d’un restaurant d’alimentation rapide. Il éprouva de la peine pour les pinsons gras, les plumes ébouriffées et ternes, malades d’avoir picoré à longueur de temps des frites froides et les sauces grasses. Le Chat marqua sa désapprobation en snobant cette volaille, indigne de son rang de prédateur.

Et tous les soirs, il rejoignait quelques familles regroupées au cœur d’une ruelle entre deux immeubles, et sous les lumières de lampadaires d’une cour adjacente, se livrait à une séance de narration d’histoires pour les enfants. Il n’était pas rare qu’un parent s’appuie sur un mur et se mette à l’écouter ; le Chat s’allongeait à l’écart, indifférent, les yeux mi-clos.

– Oh ! Mais je vois que nous avons un petit nouveau ! dit-il d’une voix claire qui contredisait son apparence. Comment t’appelles-tu ?
– Loïc, répondit timidement, en articulant les syllabes, le garçonnet.
– Les autres, pouvez-vous dire à Loïc quelle histoire nous avons terminée hier soir ?
L’Odyssééée ! clama en un chœur indistinct le jeune public.
– Et qui a inventé cette histoire ?
– Homèèère !
– L’un d’entre vous peut-il me raconter ce qu’il a retenu ? En gros. Vas-y, Rachida, nous t’écoutons.
– Eh bien, commença la gamine en se levant, y a Ulysse qui fait un long voyage pour revoir sa femme, Pelote…
– Pénélope, rattrapa un garçon assis à côté d’elle.
– Mais, je sais-euh !… Et alors il rencontre pleins de monstres, un cyclope qui a qu’un œil, il est aussi presque transformé en cochon pour être mangé, et quand il rentre chez lui, il se déguise en pauvre, et là, y a son chien très vieux qui le reconnaît avant de mourir, et c’est comme ça qu’il revient sur le trône de Grèce, et qu’il revoit sa femme et son fils.
– C’est très bien. D’accord. Chuchuchut ! Si vous voulez parler de L’Odyssée entre vous, faites-le après, sinon je m’en vais !
Les gamins se chamaillèrent un instant à coup de « Vas-y, tais-toi ! », puis se calmèrent. Sûr d’accaparer l’attention générale, le clochard amorça :
– Ce soir, je vais commencer une histoire qui a pour titre Les Misérables, une très belle histoire qui fut écrite par un homme qui s’appelait Victor Hugo. Cette histoire a eu lieu il y a très longtemps.
Il fit une pause oratoire.
– Un homme marche sur un chemin plein de cailloux. La nuit tombe, le vent souffle et il n’a pas d’abri pour dormir, même pas une niche pour se coucher. Son nom est Jean Valjean ; répétez après moi : Jean, Valjean.

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