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IX – La maison du silence

Heureuse sans vraiment savoir pourquoi, comme réconciliée avec soi-même, l’enfant se laisse lentement, tranquillement tomber dans l’eau. Légèrement penchée vers l’avant, elle a encore pied, et la petite frayeur de couler disparue, ne laisse que sa tête et ses épaules émerger. Elle découvre le moyen de se rééquilibrer à l’aide de ses bras, ainsi que de se déplacer plus vite.

En station debout, Gaya, paisiblement bercée par les vagues, le sourire aux lèvres, savoure son corps immergé à hauteur d’épaules. Fermant les yeux, elle prend plaisir à distinguer le sable cotonneux, les subtiles différences de températures de l’eau, la suspension libre de ses bras, ses cheveux la frôlant et la chatouillant, le soleil sur ses épaules nues, les picotements du sel sur la peau de son visage… « Comme c’est bon ! »

C’est le genre d’expérience que l’on souhaite prolonger encore un peu…

Des pensées voltigent dans sa tête, se percutent, s’amoncellent ; elle se revoit cracher l’eau de mer, tousser en tentant de reprendre son souffle, et s’interroge alors sur le moyen de plonger sans se noyer. Rouvrant les yeux, Gaya va plier se nuque vers l’arrière, s’immergeant le plus qu’elle pourra en laissant ses narines à l’air.

L’eau lui entre dans les conduits auditifs ; Gaya n’entend plus que des des bruits assourdis. Elle repasse ses oreilles au-dessus de la surface, et un vacarme s’y engouffre.

Eblouie par la lumière et la bleu intense du ciel, Gaya clôt de nouveau ses paupières et se remet dans la même posture, le nez seul au vent.

Des coups onctueux et réguliers retentissent à l’intérieur de son corps ; elle discerne bien plus nettement sa respiration, qu’elle va s’appliquer à rasséréner ; d’autres sons lui parviennent, lointains et étrangement proches, mélodieux et propres : si elle-même ne peut y vivre, une vie sous-marine existe, profonde, mystérieuse, attirante…

Pinçant son nez, Gaya plonge, s’aidant de ses membres comme elle peut pour descendre davantage. Elle ouvre prudemment les yeux et, bien qu’ils lui démangent, observe : le monde est flou autour d’elle ; ses cheveux se balancent au gré de ses gestes et des turbulences marines, l’enveloppant d’un tunnel ocre et mouvant, ouvrant une fenêtre claire et bouleversée. L’enfant dégage ses narines et balaie sa chevelure : où qu’elle portât son regard, la ligne d’horizon mélangeait l’eau et le sable ; l’opacité est un bienfait et un préjudice, le visible et l’invisible sont interdépendants.

Son cœur tambourine pour elle et pour l’océan. Suspendue entre deux mondes, les genoux repliés, elle crée un vide en elle, le vide premier ; le silence marin l’isole.

~ ~ ~

Sa tête crève la surface de la mer. Elle prend une inspiration et, malgré la souffrance dans sa cage thoracique, elle lance ce cri formidable au ciel, fruit de tout son être.

Puis, à travers ses hoquets, elle rit.

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VIII – Un œuf miroir

Chaque pas crée une explosion moelleuse mélangeant eau et sable.

La température de la mer est nettement plus agréable que celle de la rivière.

L’eau lui chatouille l’arrière des genoux. Gaya s’arrête et, jetant un coup d’œil à ses pieds, remarque quelque chose qui s’interpose entre elle et le fond sableux. Cette chose bouge, indépendamment de l’onde.

Gaya s’approche en se penchant mais, stupeur ! la chose fait de même ! L’enfant a un mouvement de recul. Contrariée, intriguée aussi, Gaya fait quelques pas plus loin. L’eau opère une croissante résistance à son avancée.

La marche dans la mer est plaisante, les courants tièdes s’enroulant autour de ses membres lui donnent la sensation d’être enveloppée dans un coussin d’air chaud, cependant la présence de la chose tend à gâcher cela. D’un mouvement vif, elle jette une jambe tendue en-dehors de l’eau, soulevant d’innombrables gouttelettes éclatantes et accessoirement la chose des profondeurs – du moins elle le croit.

Elle replonge sa jambe dans les tourments aquatiques ainsi engendrés. Attend que ça se clame. Lève les yeux au ciel, qui ne comprend que de petits nuages dociles, aucun volatile.

Entre les bulles qui s’éloignent, la chose n’a pas disparu. Interloquée, l’enfant tend un bras ; la chose effectue aussi un geste. Véritablement agacée, Gaya relève brusquement la tête et va plus avant.

Avec l’eau à hauteur de taille, se mouvoir demande davantage d’efforts. Les pointes de ses cheveux s’étalent sous la surface tels des rayons dorés. Le fond de la mer n’est pas uniforme ; le flot du sable est intimement dépendant aux vents caressant les eaux.

Tout à coup, Gaya plonge. L’intention était de surprendre la chose, mais c’est l’enfant qui sera plus grandement surprise. Ressortant tout aussi soudainement de l’eau, elle crache, elle tousse, elle suffoque ; elle a bu la tasse.

Une douleur diffuse lui prend les narines quelques instants, Gaya respire goulûment par la bouche. Une cascade de cheveux dégoulinant lui barre la vue tandis que le goût salé de la mer lui agite la langue. Elle pose une main sur son thorax alors que la douleur s’y déplace. Indifférente aux mouvements des vagues l’enfant s’apaise. Respirer sous l’eau était une erreur qu’elle ne rééditera pas ; elle n’est pas apte à le faire, donc à y vivre.

Gaya écarte ses cheveux et à travers la surface troublée aperçoit la chose. Ne ressentant plus aucune répulsion ou animosité à son égard, l’enfant prend une expression pensive. Puis elle fléchit des genoux et doucement, lentement, rapproche ses mains de ce qui semble être une figure ; la chose procède de la même manière, mais Gaya n’est plus aussi étonnée qu’auparavant. Les rides aquatiques froissent un instant l’image ainsi que deux gouttes dégringolant de son nez ; redevenue assez nette, Gaya l’examine attentivement.

Une première idée lui traverse l’esprit, sans pouvoir s’amarrer.

« Non. »

A rester fixer ce visage, Gaya s’enfonce dans une étrange torpeur. Une de ses mains caresse délicatement une joue ; en face aussi, en même temps.

« Peut-être… »

Une mèche s’échappe et lui passe devant les yeux ; de l’autre main elle la rejette en arrière : là aussi, il en fut de même.

Cela en réalité achève de la convaincre. C’est son reflet, c’est elle-même, Gaya.

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Désolé chers lecteurs, le « feuilleton » de Gaya s’arrête au septième épisode. Je comptais au préalable terminer au neuvième ; force m’est de reconnaître avec humilité (bien que n’ayant pas affiché de prétention au départ) qu’il me manque encore beaucoup de notions philosophiques pour que j’avance.

Vous me direz que cela n’empêche pas d’écrire : certes, mais en ce qui me concerne, si je n’ai pas en ma possession suffisamment de points d’ancrage en arrière-plan, je me sens bloqué. Je pourrais continuer à raconter les pérégrinations de ma « jeune héroïne » ; cependant, ne pas avoir en filigrane les messages idéels que je souhaite passer agit tel un frein. Je suis exigeant, mais je veux un fond qui tient, qui soit solide et ferme.

En lisant La philosophie pour les nuls (il y a un début à tout :oD ce n’est pas le premier livre de philosophie que je lis, tout de même), j’ai trouvé certains échos dans mon texte de maîtres à penser. Ce serait long et fastidieux à tout retranscrire (surtout que j’ai des choses plus intéressantes à faire, je laisse le soin aux futurs chercheurs qui n’auront rien d’autre à faire de s’y atteler ;o) ), je peux néanmoins dire qu’il est question du temps, de l’empirisme, des monades de Leibniz (encore que différent, et que vous n’avez pas pu lire), et j’en oublie.

Je n’ai pas l’impression de trancher non plus entre l’inné et l’acquis. Qu’est-ce qui fait la part de l’un et l’autre, sachant que je ne connais pas moi-même l’origine de Gaya ? Dès le départ, elle sait tout, donc ne sait rien. Elle ne sait pas qu’elle ne sait pas. Le premier doute arrive lorsqu’elle ne saisit pas la mécanique parfaite de l’ordonnancement du monde qui l’entoure. C’est la tache d’huile de l’ignorance qui s’imprègne dans la conscience, et qui s’étendra ; à cela on peut mettre en corrélation la goutte d’eau qui « active » la jeune fille (ou androgyne pour les puristes).

J’ai aimé la correspondance entre l’écorce de l’arbre et l’enveloppe neuve de Gaya. Nos cicatrices forment et forgent nos personnalités, ce sont les preuves de notre histoire propre. C’est ce que l’on appelle tout simplement l’expérience. Lorsque j’ai rédigé cette partie, j’ai senti au départ que je l’avais situé trop tôt dans le cours du récit, mais je me suis ravisé en ruminant cette idée : l’arbre en lui-même est un repère dans le temps pour Gaya, à double titre. D’une elle se réveille à son pied, de deux il n’est pas un aboutissement en tant que tel, mais un exemple de ce que l’on peut devenir après des années. Indirectement c’est ce message qui passe, comparativement à Gaya qui démarre dans sa vie.

Cette notion de l’histoire est un thème fort et sous-jacent à ce périple. Un arbre est un témoin du temps qui s’écoule : ce symbole qu’est l’arbre aura une place importante dans ma cosmogonie, pas seulement pour celles évoquées.

L’être que représente Gaya détiendra une place centrale dans cette même cosmogonie. C’est pour cette raison que je la traite avec une infinie rigueur. Si je rate un événement, cela peut avoir des conséquences désastreuses sur la suite. Le grain de sable qui peut tout faire valdinguer…

Cette image du grain qui grippe la machine n’est pas complète par rapport à ce que je veux insinuer. Je ne me souviens plus quel philosophe expliquait que nous, êtres humains, sommes juste le fruit d’une rencontre qui s’est jouée sur un détail aussi insignifiant que décisif qu’un simple coup d’œil, par exemple, ou une parole empreinte d’un lyrisme particulier résonnant aux oreilles d’autrui, ou que sais-je encore. Chacun d’entre nous est le résultat d’une union basée sur un petit truc qui a fait pencher la balance, et rétrospectivement, ce fut également le processus pour nos parents, et nos grands-parents, ainsi de suite. Notre existence ne tient qu’à peu de choses. Eh bien il en va de même pour mon personnage : si je dénature un fait en le retranscrivant de façon erronée, les conséquences en seront amplifiées par l’œuvre du temps. Je parais forcer le trait, il n’en va pas autrement malgré tout.

Je souhaite atteindre une certaine justesse psychologique au travers de mes personnages. J’y mettrai le temps (décidément !) qu’il faudra. Croyez-moi, j’ai vraiment une impatience qui me taraude, celle de vous montrer de quoi je suis capable en littérature, mais pour cela, pour le concrétiser, il me faut nécessairement passer par l’apprentissage effréné de pensées. Je n’ai que vingt-quatre ans, après tout…

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VII – Steppes céruléennes

24 décembre 2007 Laisser un commentaire

En hommage à Julien Gracq.

La couleur du sable est passée du blanc ivoire au gris nuageux. Gaya se penche, plante ses doigts et en retire une grosse motte. Lorsqu’elle l’écrase, ce n’est pas grain par grain mais par petits tas qu’elle s’éparpille ; les restes de la motte collent dans le creux de la main. Gaya s’essuie négligemment sur sa robe.

De même que l’empreinte de ses pieds est beaucoup plus précise que là-haut, sa piste est facilement repérable une fois sur la bande de sable argentée.

Le ruisseau s’étend sur celle-ci, avant d’être absorbé par ce gigantesque et brillant cours d’eau. L’harmonie des teintes entre la mer et le sable est éblouissante de naturel : le passage de l’une à l’autre enthousiasme Gaya par son implicite beauté. Ce qui l’étonne davantage, c’est l’absence de différentiation entre la mer et le ciel. Pas l’ombre d’une ligne colorée de séparation à l’horizon, même en forçant la vue. Les deux espaces, plongeant l’un dans l’autre, sont liés de telle manière qu’il en a toujours été ainsi : voilà ce que Gaya en pense. Même couleur, rôle distinct, symbiose totale. Une boule de joie et d’excitation s’attarde dans sa gorge, avant qu’elle ne s’avance dans le ruisseau.

Un frisson lui remonte l’échine au moment où ses pieds captent la fraîche température de l’eau. Sa peau est tiraillée, picote. Elle remue des orteils et ce sont tous les interstices de ceux-ci qui se mettent à la chatouiller irrésistiblement.

Le froid l’anesthésie progressivement, une sensation gourd s’emparant de son épiderme. Gaya marche, soulève des panaches de sable étincelant emportés par le courant, s’enlise dans un coussin moelleux.

Sa robe est trempée jusqu’aux genoux, et la gêne. Elle sort du cours d’eau, cherche et trouve une parcelle de sable sec, retire son habit par le col et l’étale par terre en disposant ses chausses à côté.

La voilà nue, en proie aux légers souffles venant du large, aux dards réchauffants du soleil. D’ailleurs elle se rend compte que sortir de l’eau lui a permis d’insuffler de nouveau la vie dans ses pieds, devenus presque insensibles ! Embrassant son corps pour la première fois de la vue, Gaya le parcourt lentement du bout des doigts : ventre, jambes, bras, dos. Ses cheveux la frôlent jusqu’au bassin, et lorsqu’elle tire sur l’un d’entre eux, un picotement l’assaille en haut du crâne, ce qui lui arrache un petit rire.

S’approchant de la mer en longeant le ruisseau, Gaya s’arrête à la limite d’échouage des vagues. Cette monumentale flaque la rebute un peu, l’effraie même, quand soudain un écoulement chaud submerge ses pieds : une vague s’y est fracassée. Cette agonie rassurante l’invite à progresser plus avant, ce qu’elle fait, toute inquiétude évanouie.

Des cris plaintifs et lointains descendent vers elle, l’enfant lève la tête : une innombrable nuée de volatiles blancs papillonnent dans les airs et s’éloignent à tire-d’aile.

Pour une raison qui lui échappe, ce spectacle étrange lui sert un peu le cœur, mais une seconde vague vient lui lécher les orteils en mourant. Gaya rentre dans la mer.

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VI – De glaise

10 décembre 2007 Laisser un commentaire

Elle se remet debout. Toute pantelante, Gaya contemple dans un premier temps le ruisseau et d’un air béat, tourne et retourne lentement ses petites mains luisantes.

Pendant un instant d’éternité, Gaya ne sait plus où elle est. Une émotion l’envahit peu à peu, qui fait trembloter son corps. Sa vue se brouille, une chaude larme s’écoule de chaque oeil, une main posée sur la bouche étouffe un sanglot.

Son esprit s’est fixée sur la sublime simplicité créatrice de l’eau, et ses frêles barrières émotives ont subitement cédé. Cette difficulté à respirer, ce souffle court, ces brusques goulées d’air sont douloureusement calmés. Le cœur affolé, le sang tambourine dans les tempes jusqu’à l’apaisement. Le goût salé des larmes passe entre ses lèvres, qu’une langue a instinctivement fouetté. Un index vint furtivement essuyer les yeux.

Parfois, elle ne pourrait contrôler ses émotions. Ce fut exquis.

Mélancolique, le cours d’eau l’avait surtout rendue songeuse. L’eau et la vie, si profondément, si intimement liées que c’en était insupportablement beau… Pourtant, quelque chose l’intriguait… Mais elle chassa ces idées hors de sa tête, le moment suivant une expérience émotive (et physique) si forte et nouvelle ne lui paraissant pas adéquat à la réflexion.

Elle décida de marcher, voulant évacuer cette torpeur qui l’accablait ; elle accompagna le ruisseau dans sa course vers ce but inconnu.

Le paysage a changé. Le ruisseau contourne la colline. Un étrange bruit se fait insistant à mesure que Gaya marche, semblable à une longue inspiration, presque un soupir. L’air n’est plus tout à fait le même, non plus : il s’est vivifié, paraît cinglant et sec ; sa texture également, ce vent a le goût de ses larmes.

D’un coup, le soupir devient davantage hâché et lui emplit totalement les oreilles. Gaya débouche de derrière un rocher et, moins aveuglée que surprise, se protège les yeux de la main. Ceux-ci étant clos, elle peut voir la marque blanche que la surface scintillante lui a imprimée virant au jaune.

A travers le filtre créé par ses doigts, elle regarde un immense champ bleu remuant et mouvant. S’habituant aux multiples reflets, Gaya peut continuer son chemin qui, lui aussi, se transforme : l’herbe ne pousse plus sur de la terre marron mais sur une matière étrangement friable, fine, qui s’écoule comme de l’eau entre les doigts. Ces grains sont tout petits !

Sans compter qu’elle s’enfonce là-dedans lorsqu’elle marche, qu’elle manque quelquefois tomber car ce sol bosselé n’est pas d’une stabilité exemplaire ; par contre, une fois qu’elle eût enlever ses chausses, la sensation du sable tiède se frictionnant agréablement autour de ses pieds est merveilleuse ! Un sourire de contentement flotte sur le visage de Gaya.

Là-bas, le ruisseau semble se confondre avec l’étendue bleue.

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V – L’élixir

Pendant cette observation, elle fit un tour sur elle-même, ne se rendant pas tout de suite compte du jeu de ses pieds pour garder son équilibre. La surprise de découvrir cela lui étira les lèvres en un charmant sourire, et ce n’est qu’après avoir effectué un tour du tronc de l’arbre, tenu dans le rôle de tuteur, qu’elle se risqua à rester debout par ses propres jambes. Les petits tremblements s’estompèrent à mesure que la confiance grandît.

La première idée qui lui vint fut d’aller voir le ruisseau. Prenant un air déterminé, elle s’engagea sur la légère pente. Deux fois, alors qu’elle sentait défaillir ses membres, elle prit la peine de s’asseoir pour récupérer. Il fallait prendre son mal en patience, car Gaya y parviendrait, elle en était persuadée.

Enfin, elle fut au bord du ruisseau. Gaya le regarda sur toute la longueur qui lui était offerte. Le bruit de l’eau était sensiblement plus fort ici qu’à côté de l’arbre. Elle plia ses jambes sous son postérieur et, la tête au ras du sol, s’approcha de l’eau.

La jeune personne reste fascinée par les mouvements gracieux et infinis du liquide roulant sur les cailloux. L’eau, si simple, est une effervescence endormie. Gaya parvient alors à discerner la puissance considérable dissimulée par cet élément d’aspect faussement tranquille.

Elle plonge une main timide dans un remous, main qu’elle retire aussitôt. Une forte impression ainsi qu’un respect se lisent aisément sur son visage juvénile, bouche entrouverte par le choc. Un frisson la parcoure, non pas d’effroi, mais de compréhension. Cette force… Gaya perçoit qu’à travers son geste elle a atteint un palier, on lui a adressé un message : cette caresse douce et fraîche, c’était l’haleine de la vie !

Sans hésitation, elle joint ses mains en coupe et les replonge dans le ruisseau. Après s’être enivré un instant de ce nouveau contact aquatique, elle les retire, toutes dégoulinantes, et les yeux fermés, elle en approche ses lèvres et boit.

La sensation est complètement différente de celles connues à son réveil (celles-ci étant reléguées en arrière-plan de sa mémoire, mais toujours bien présentes). Le filet délicieusement frais s’abîme dans son organisme. Elle continue à boire lentement, sentant des zones internes vibrer puis un engourdissement relatif l’envahir. Elle ne fait pas attention aux deux gouttes qui glissent sur son menton et sa gorge. Une fois rassasiée, elle se rassit, ses mains humides posées entre ses cuisses.

Les yeux dans le vague, Gaya a une profonde inspiration.

Respirer et boire sont des mouvements essentiels à la vie.

(Suite : le 9 décembre)

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IV – La place de chacun

Elle remplit ses poumons d’air. Expire le plus longtemps possible. Son odorat est déjà saturé des fragrances environnantes.

Elle observe alors patiemment ce qui l’entoure : le soleil est haut, le ciel est bleu, les nuages moutonneux roulent paresseusement ; l’horizon (un tour sur elle-même) se dessine une courbe ; sur l’étendue herbeuse devant elle, les plantes se balancent doucement au gré du souffle ; les insectes bourdonnent, stridulent, grignotent, tandis que les oiseaux planent, chantent, picorent ; le ruisseau glougloute silencieusement en contrebas et l’arbre grince en basse profonde ; elle, son cœur tambourine de manière onctueuse.

Sans justification, Gaya sait qu’elle n’est pas une intruse, qu’elle fait partie intégrante du système. C’est alors qu’une question lui vient en tête, que l’on pourrait formuler ainsi :

« Quel est le lien qui assemble tout ceci ? »

Elle a ressenti une harmonie entre tout ce qu’elle a pu apercevoir, que ce fut animé ou non. Il y existe une cohésion, un joint unique. Il est unique car il est le même entre tout ; toutes les interactions, conscientes ou non, instinctives ou non, se font par son biais. Néanmoins, chacun de ces liens, aussi petits ou grands soient-ils, s’élaborent en totale indifférence. Quelle que soit la tournure, l’assemblage sera parfait.

Le plus troublant, c’est que Gaya a la sensation que cet état de fait n’est pas fortuit.

Est-ce que cela se voit ? Cela se sent-il donc ? Ce ciment est-il palpable ?

Quelque chose m’aurait-il échappé ?

Un soupçon d’inquiétude apparaît soudain : ne saurait-elle pas tout ? Elle reste statufiée quelques instants, avant de se reprendre petit à petit, se rassurant son omniscience.

Le germe du doute n’en est pas moins planté.

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