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Archive for the ‘Déménageurs’ Category

Jour #5

Mercredi 24 décembre

L’innocent qui comptait secrètement sur une journée plus relâchée qu’habituellement en eut pour ses frais.
Nous devons récupérer un fauteuil et un canapé, conservés dans un hangar mitoyen au magasin. Il fait plus froid à l’intérieur du lieu de stockage que dans la rue ; autant dire que ça pince sévère. La livraison est au nom d’un monsieur domicilié aux environs de Landévennec. Nous eûmes un mal fou à trouver la maison (mon avis sur les GPS s’est empiré), j’eus un mal fou à descendre le canapé (mes bras tiraient, hurlant au repos forcé) sur les marches vermoulues et gelées menant à la porte d’entrée, mais ma peine fut récompensée par les coups d’œil jetés à la bibliothèque (Chateaubriand, Dumas père et Molière, entre autres, en version poche usée) et la vue sublime à travers la baie vitrée.
À l’instar de toutes les maisons alignées sur cette route tracée quasiment au faîte d’une haute colline abrupte, le soleil levant éclabousse de lumière un méandre de l’Aulne scintillant ainsi que des reliefs en pente douce, d’où s’effilochent des bois une brume cotonneuse et mal réveillée. N’importe qui de sensé tomberait instantanément amoureux d’une telle peinture, mais le client, repu d’habitude sans doute, avare de paroles, ne s’occupe que de ses meubles, et O’Reily des papiers à signer.

Notre deuxième destination de la matinée nous amène à Camaret-sur-Mer, au cœur d’une maison comme je les aime, haute, décorée en toute sobriété, au parquet craquant doucement, exhalant une atmosphère de tranquillité que le ciel bleu faisait valoir… Le point noir se concentra en un roquet prénommé Zelda, que je décrirais comme étant une sorte de Welsh Corgi ayant curieusement oublié de grandir, ayant au préalable miné l’allée de déjections, se fourrant dans les jambes aux moments de manœuvres critiques, aboyant à tort et à travers afin de toute évidence protéger ses maîtres (les deux jeunes enfants dont la mère, momentanément absente, avait confié la direction des opérations ; le garçon en retirait un plaisir certain, plein d’assurance)… Quand sa maîtresse est revenue, le corniaud lilliputien en a profité pour bondir et me mordre sournoisement un doigt.
Je vous ai dit que je préférais les chats ?

L’après-midi se déroule en deux phases.
La première consiste en la livraison, absolument ordinaire, d’un vélo d’appartement, futur cadeau surprise. J’estime que les cadeaux ont une signification et envoient un message subtil à la personne qui le reçoit, message plus ou moins conscient. À cet instant, j’ai mon avis sur celui-ci (que je me garde de partager), et il dit : « Tu as pris des fesses, il est temps d’ouvrir la valve. » Délicieusement cynique, terriblement humaine, c’est une réflexion dont il faut éviter de faire l’usage régulièrement, sous peine de devenir, paradoxalement, sensiblement misanthrope.
La seconde phase est la livraison de meubles d’une famille maghrébine, en banlieue quimpéroise. Rien d’extraordinaire là non plus, si ce n’est l’aide inespérée de Rodjeur’s, désœuvré selon lui depuis midi. Et devinez quoi ? J’ai repris ma place du milieu.

Après la disposition des meubles dans le salon, le père de famille nous invite à prendre un café ; l’on s’empresse de m’offrir un jus d’orange lorsque je décline le café, et je prends volontiers une datte séchée (« Elle est toute fraîche, la récolte ! ») quand le père me tend le plat.
Je regardai une porcelaine de la Ka’ba quand mon oreille perçut le thème de la discussion en cours : les sans-abris.
« Oui, oui, c’est malheureux ! s’exclame le client.
— Tous les ans, c’est le même cirque : des effets d’annonce, des visites dans des centres d’hébergement… Faut bien, hein, qu’ils descendent sur terre, voir à quoi on ressemble, hein ? gronde Rodjeur’s.
— Oui, oui, vous avez raison.
— Tiens, la dame qu’on a livré hier, intervient O’Reily en m’interpellant, elle va passer Noël toute seule. Dans les cartons ! Elle n’a pas de famille proche dans le coin. En plus, elle vient d’être veuve.
— Ah bon ? fais-je, pris de court par la dernière information.
— Ça c’est triste. Quel malheur.
— Ouais. Et la petite-nièce qui est passée la voir, c’est juste sa voisine ; mais elle l’appelle sa petite-nièce. »
J’étais abasourdi. Je n’en avais rien su. Ma compassion pour elle n’en grandit que davantage. O’Reily a l’insoupçonnée faculté de s’ouvrir en présence des clients, parce que le reste du temps il paraît si morne ; et cette verve cachée, sans doute, semblait rassurer ses interlocuteurs. La solitude est également un puissant motif à la confidence.

Nous rentrons à la boîte. En partant, je salue O’Reily et le patron.
« Si jamais on a besoin de toi pour des travaux futurs, j’te contacte.
— D’accord. Oui. On verra. »
J’avais travaillé très dur ces cinq jours-là ; les bras endoloris et le genou, transformé à l’occasion en martyr, constituèrent des preuves de mon effort intense, que la lassitude gangrena sur la fin. Je ne suis pas certain de vouloir retenter l’expérience, et le fait d’avoir échappé à la pluie ainsi qu’à un déménagement surprise conduit par un huissier ne m’apportent pas ce que l’on nomme réconfort.

Néanmoins, je me suis enrichi.

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Catégories :Déménageurs

Jour #4

Mardi 23 décembre

O’Reily est le fils à Dédé ; ce fut en sa compagnie que se déroulèrent les deux derniers jours de travail. Ma mère s’est crue drôle en me lançant : « Ici, tout se fait en famille ! » Ça donne plutôt à réfléchir.
Je l’ai surnommé O’Reily car il serait aussi compréhensible qu’un Irlandais ivre, exilé aux États-Unis pendant un quart de siècle, s’adressant à un Anglais. Sérieusement, il n’articule pas assez. O’Reily est détenteur d’une force grandiose que rien ne laisse présumer venant de sa maigre morphologie qu’on devine tout en nerfs. Il ne vous regarde jamais vraiment dans les yeux ; peut-être est-ce ce qu’il réserve à un bleu (avec trois jours d’ancienneté) qu’il ne connaît pas encore, même si je suis « le fils à Machin ». Ce nez aquilin est le seul trait physique commun avec son père que j’ai pu décerné.

Le fourgon que l’on nolise sort du lavage, et nous attend à l’endroit où sont emmagasinées les affaires de l’unique cliente auquelle nous nous consacrerons aujourd’hui. Mais auparavant, le patron nous demande de faire un détour pour entreposer une lourde et précieuse cargaison. La seule lumière efficace qui nous parvient au fond du véhicule, en ce matin froid et étoilé (ou, plus précisément, les astres que l’on discerne à travers la pollution lumineuse citadine), est celle de l’entrepôt, et me permet, étonné, d’apercevoir, entre les couvertures protectrices que j’écarte, une statue énorme d’un Ganesh au ventre rebondi. Je reconnais dans une autre statue Shiva, en position dansante traditionnelle ; là-bas, Vishnu, en plus petit, que surplombe un serpent à multiples têtes… Me voilà partagé entre une vieille réminiscence, celui d’avoir voulu être archéologue, et une désagréable sensation, celle de cautionner implicitement une contrebande qui m’échappe.
« Saletés de pierre », éructe O’Reily, tandis qu’il s’empare d’un carton duquel émerge la tête piquetée d’un Bouddha. Je fais fi de n’avoir rien entendu.
« Là, c’est Ganesh à la tête d’éléphant, parce qu’un jour il s’est fait décapiter, et…
— Ouais. Ouais. Saletés de pierres. »
Je jette l’éponge. Ces œuvres resteront de la pierre.

O’Reily et moi-même étions donc accaparés pour la journée par le chargement et le déchargement des affaires d’une seule cliente, emménageant aux environs de Quimperlé. Entasser la totalité de ce qu’elle emportait nous prit cinq heures, sans pause (si ce n’est l’aller-retour pour prendre la remorque), achevé vers 13 h 30. La plupart des meubles était emballé d’un film plastique, en particulier ceux qui n’étaient pas vides, et, malgré le sens pratique que l’on pouvait y déceler, de prime abord, cela les rendait plus lourds. Beaucoup plus lourds. Mon genou peut en témoigner : une commode, ainsi remplie, fit sa connaissance alors que je reculai en montant l’escalier escamotable du fourgon. Moi grimaçant de douleur (c’est-à-dire : la commode et le genou faisant un brin de causette), O’Reily, pris au dépourvu, attendit en me dévisageant que je puisse relever le meuble.
Une rencontre inoubliable soldée par un magnifique hématome.

Le bouquet final se matérialise sous la forme d’une imposante armoire normande, heureusement vide. Avons-nous réussi à l’embarquer ?
P’t’ète ben qu’oui, p’t’ète ben qu’non.

C’est oui, bien sûr, et par l’entremise d’une logique cruelle, c’est ce que nous avons déchargé en premier.
La dame qui nous reçoit est très accueillante, elle le revendique elle-même. La vitesse d’exécution du déchargement adoucit l’humeur massacrante que je contiens depuis la réception de la commode sur mon genou. J’ai raconté l’anecdote à la dame qui, justement, au moment où vint le tour du meuble meurtrier de descendre, m’autorisa à me rendre justice en perçant l’épiderme plastique pour en retirer les cartons palpitants. La commode devint sensiblement plus complaisante à porter.
En plus de me permettre d’assouvir ma vengeance, elle nous offrit un goûter qui me détendit considérablement : une pomme, des petits-beurres et de la tisane. Sa petite-nièce vint lui rendre une courte visite, ce qui l’enjoua sur le moment. Elle m’avouera qu’elle m’avait cerné comme étant un rêveur, O’Reily comme le déménageur en chef ; une dame vraiment sympathique, et ne manquant pas de perspicacité.

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Jour #3

Lundi 22 décembre

Rendez-vous à Brest ce matin pour transporter à Morlaix les affaires d’un angéiologue. Deux équipages : votre serviteur avec Dédé, et Ced avec Ad. Ad est le fils du patron, un jeune de mon âge, astucieux et décontracté, avec qui il est facile de rire.
« En fait, dit-il soudain alors qu’on charge quelques cartons, en allant chez les docteurs [dans le cadre d’un déménagement], on devient nous-mêmes un peu docteurs puisqu’on trimballe leurs affaires, non ? On s’imprègne un peu de leurs professions, tu vois ? On devient adjoint administratif, boulanger…
— Avocat…
— Banquier…
— Bourgeois…
— Architecte…
— Ouais… Elle est intéressante, ta théorie ! » On se marre.

J’ai saisi pourquoi il était nécessaire d’être quatre pour descendre l’escalier à l’échographe. L’impression que les sangles me soient rentrées dans les chairs s’est aisément ancrée en moi.

À Morlaix, nous nous arrêtons à un café. Une grande télévision diffuse la chaîne Melody. Le clip de Laurent Voulzy sur sa chanson Les Nuits sans Kim Wilde provoque l’hilarité chez Ad et moi, rires qui grossissent à l’apparition d’ordinateurs aux touches lumineuses et grosses comme des morceaux de sucre, et surtout d’un poids-lourd qui affiche un énorme « Rallye ». C’est tellement inattendu qu’on en reste d’abord bouche bée. Les années 80 ont vraiment été indignes.

Les affaires de l’angéiologue livrées, nous nous séparons de Ced et Ad ; nous procédons à la livraison, sans histoires, de meubles chez un particulier, habitant une commune voisine. Nous déjeunons en un quart d’heure, car : « Le patron a dit 14 heures, nous serons à Quimper à 14 heures » ; puis nous roulons vers le sud.
Hiver comme été, la vue au sommet du roc Trédudon demeure saisissante ; c’est l’apanage des plus beaux horizons. Par temps clair, cette route offre un très bel ensemble de paysages : les pierres roussies par le vent et le sel ; les tourbières que l’on sait regorgeantes de trésors biologiques ; les pins tordus aux pieds d’ajoncs et de fougères ; la centrale nucléaire de Brennilis…
Dédé n’en profite pas, il ne se remet pas du score du match de football du dimanche soir.
« 4-3 pour Bordeaux, lui assuré-je. Il y avait pourtant 3-0 pour Monaco.
— Mince alors ! Quand j’ai vu qu’il y avait 2-0 pour Monaco, j’ai arrêté de regarder. ‘Toute façon, c’était tout brouillé, j’avais du mal à voir. Et puis j’m’étais endormi à la mi-temps. Mais t’imagines ? J’avais tout bon au loto sportif ! Nancy à Marseille, Rennes, Lyon… Sauf Paris. Incapables de battre Valenciennes ! J’aurais pu gagner 2 000 € ! Là, je vais toucher 92 €… »
Paris est tragique.

La voie express atteinte, ce que je n’avais remarqué qu’inconsciemment sur la façon de conduire de Dédé éclate au grand jour. On peut posséder tous les permis (« Sauf le permis moto. »), cela n’empêche pas de mal conduire. Un amalgame de détails m’a profondément irrité, bien plus que je ne l’aurais cru : tenter d’attraper un téléphone portable sonnant d’une poche intérieure fermée d’un imperméable en cramponnant le volant ; omettre d’enclencher la cinquième, le fourgon mugissant ; coller une voiture sur des kilomètres d’autoroute en pressant la pédale d’accélération pour rester à même distance sans paraître au final vouloir la dépasser, s’illustrant comme indécis et peu engageant ; enclencher le clignotant sur la file de gauche à hauteur du véhicule qu’on a eu le courage de doubler. Et arriver au dépôt à 13 h 30, nous sucrant une demi-heure du déjeuner, m’exaspéra assez pour claquer violemment la porte des toilettes, m’y piégeant pour cinq minutes d’angoisse. J’avais le choix entre un pitoyable appel au secours par l’intermédiaire du portable, ou la douleur aux creux de mes phalanges, déjà meurtries, de la poignée que je devais forcer.
…La douleur, en préférence à une anecdote humiliante qui aurait fait le tour de la boîte, en commençant par « Vous vous rappelez là fois où… » Tenir mon rang pour deux : gardez ça à l’esprit.

Finalement, on ne commença le déménagement qu’à 15 heures.
La dame, à la voix douce, doctoresse en médecine générale, décrochait les tableaux de ses murs : « Ça fait quelque chose, de les [en] enlever… »
En tant que déménageur, il y a un point qu’il faut constamment ne pas oublier : un déménagement est toujours traumatisant. En l’occurrence, les tableaux qu’elle décrochait déshabillaient les murs, les abandonnant aussi nus qu’à leur premier jour. Métaphoriquement, elle lavait le corps avant de le mettre en bière, solennellement, et cet enterrement symbolique d’une partie de sa vie écoulée entre ces murs l’affligeaient tout naturellement. Une part obscure de notre travail consiste à atténuer ces émotions ; elles prennent une tournure différente selon les individus.

La maison de l’Île-Tudy foisonne de livres ; ça me procure son petit effet. Les titres évoquent la psychologie, le yoga, la relaxation, pour ceux dont j’ai pu lire la tranche. D’autres indices sur la profondeur de la personnalité de la doctoresse m’apparaissent ; je vais seulement vous dire que le rebord de la cheminée supportait une Menorah, un Bouddha et un portrait de Jésus.
Miracle ! Mon premier pourboire.

Catégories :Déménageurs

Jour #2

Vendredi 19 décembre

La seconde commence dans un café, tôt le matin, guère éloigné du rendez-vous fixé, en compagnie de Ced et Seb : deux vieux de la vieille du déménagement, mais bien plus proches de mon âge que mes collègues d’hier. Et beaucoup moins doués pour mettre à l’aise. Certes, le matin m’est toujours la période la plus difficile de la journée, mais il ne faut pas exagérer, on peut m’adresser la parole.
Je suis de nouveau assis sur le siège du milieu.

Il s’agit d’un cabinet d’avocat qu’il faut déplacer d’un endroit de Quimper à un autre. Qui dit avocat dit paperasse à ne plus savoir qu’en faire et cartons débordant de tous côtés. Oh, et une notion que j’ai vite apprise : quel que soit l’endroit où l’on transvase les affaires, le volume transporté est identique à celui qu’on embarque et que l’on débarque. La peine mentale infligée lors de la vision de ce que l’on a à transvaser est par conséquent double.
Ici, chacun des cartons est numéroté par rapport au nombre total des cartons que chaque personne référencée du cabinet compte emporter. Ce qui semble être une bonne organisation d’entreprise devient cruel aux yeux du déménageur : au lieu d’une quantité informe d’affaires, l’on sait à quoi s’en tenir numériquement. Le travail demandé atteint un degré plus précis de concrétisation.
C’est comme si l’on vous annonçait : « Avec tout ça, vous allez perdre tant de décilitres de sueur. »
Petite précision : c’est l’air à l’intérieur du carton qui le rend plus facile à transporter dans ses bras. Imaginez maintenant le poids d’un carton rempli de ramettes de papier non entamées (que ce soient des enveloppes ne changent pas grand-chose) ; de quoi se casser les reins, je vous le garantis.

Le patron local rechigne à récupérer des anciens meubles : « On a investi ! On ne va pas les reprendre ! » Il l’a plutôt mauvaise de voir le monte-meubles à l’abordage du balcon de son nouveau bureau. La secrétaire en chef, quant à elle, a quelques similitudes avec celle jouant dans la série Mad Men : rousse, un mélange de port hautain et de bienveillance, un sourire enjôleur ; moins plantureuse et moins de hanches, cependant.
Le bâtiment sort à peine de terre. De nombreux techniciens parcourent les couloirs tapissés de moquette récemment shampooingné ; de cet état, une pancarte maison avertit le visiteur dès l’escalier, ce dernier escaladant une façade, donnant une allure de donjon à l’édifice, sachant qu’une fois de plus la brume a investi la cuvette qu’est Quimper.

Des cinq journées de travail, celle-ci fut la seule où l’occasion de déjeuner sans hâte, et à la maison, se présentât.
Il me fallait attendre Dédé, mais Dédé revenait d’une semaine sur Paris d’avec le poids-lourd, ce qui fournissait une fourchette de l’heure d’arrivée assez large. Pour patienter, permission patronale me fut accordée d’aller faire un tour dans une enseigne culturelle voisine ; j’ai pertinemment remarqué l’affolement du vendeur sur mes connaissances en science-fiction et Asimov (« Non, monsieur, j’ai déjà tous les Fondation ! »), démentant mon allure, disons, de travailleur manuel, débraillé, révélant un délit de faciès et une estimation d’autrui par son habillement. Une attitude proprement inacceptable que j’aurais aimé fouetter davantage si le temps n’avait malheureusement joué contre moi.

Dédé est un sexagénaire (moins âgé que Totof) à la moustache grise et fournie, un peu voûté, un peu trapu, à la voix haut perché, nasillarde de surcroît ; la combinaison est plus exacerbée encore lorsqu’il passe un coup de téléphone. On en vient rapidement à parler football, subséquemment à des bouts décousus de conversation, et je l’informe du tirage Concarneau – Lyon pour la Coupe de France ; le match est programmé à Guingamp et non à Quimper pour cause de légionellose dans les vestiaires !

Nous livrons une dame, habitant Paris, qui emménage un immeuble encore en travaux ; les couloirs, les escaliers et la cage d’ascenseur débordent de monde ; « On se marche constamment sur les pieds, c’est comme ça depuis le début », me confiera un intellectuel du bâtiment. Un électricien.
Deux sortes d’affaires bien distinctes sont à livrer : celles qu’il faut monter au quatrième et celles qu’il faut descendre au garage. Il était inévitable que nous nous trompassions en montant au moins un objet de masse conséquente à l’étage, alors qu’il n’avait sa place qu’au garage.
La cliente est représentée par sa sœur et le beau-frère qui va avec, en n’oubliant pas l’un des gendres concevant la cuisine, sœur qui chagrine au fur et à mesure de l’entreposage des cartons à la mention « Livres ». Le beau-frère détient une liste qu’il coche à chaque fois que mon chariot pointe le bout de ses roues à l’entrée de l’appartement. Tout neuf qu’il soit, le bâtiment dispose d’obstacles au sol à la libre circulation des chariots de déménagement – et que penser des fauteuils roulants ! – sous la forme de l’encastrement des portes de l’accueil et de l’appartement en lui-même. Sur le moment, ajoutez les multitudes d’épais fils électriques serpentant les couloirs ainsi que le jeu aléatoire de l’ascenseur sur les étages prioritaires à donner.

« 800 € pour un déménagement de Paris à ici, tout descendre du cinquième d’un ascenseur plus qu’étroit, pour tout remonter ici au quatrième et un garage ? Et même pas un pourboire ou ne serait-ce qu’un rafraîchissement ? Ça vaut pas le coup de se casser le cul pour ça, tiens ! » ronchonna Dédé, le travail fini.
Le week-end arrive à propos pour mettre à profit deux grasses matinées régénératrices.

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Déménageurs – Jour #1

Jeudi 18 décembre

Pour quelqu’un qui ne s’est pas levé/qui ne sait pas se lever à 6 h 30 du matin faute de récent travail rémunéré, le réveil est pour le moins pénible : l’entêtante sonnerie électronique du portable qui brise le silence ; la volonté de savourer les derniers instants d’obscurité précédant le viol des nerfs optiques par l’ampoule à consommation basse « Lumière du jour » ; le bœuf musculaire qui s’agite en son palais ; le ramonage systématique de la patate qui me sert de nez ; le douillet oreiller auquel on s’arrache avec regret…
J’ai bénéficié du piston pour obtenir ce travail temporaire. Eh oui. En général, je ne le cautionne pas, mais en ces temps de crise, tout coup de main est plus que bienvenu. Présentement, je n’ai guère le choix ; c’est la loi immuable, imputrescible, immarcescible de la jungle urbaine : travailler, ou végéter.
D’accord, il ne s’agit que de la boîte quimpéroise de déménagement où s’active maman… N’empêche ! Certains en viendraient à me faire des croche-pattes pour chaparder ma nouvelle situation.

Ce que je n’apprécie pas lorsque je débute un nouveau travail, c’est de se faire évaluer dès l’instant où l’on se présente : j’abhorre ce malaise résultant de l’inactivité forcée causée par l’inexpérience et d’autant plus contrastée par les mouvements routiniers des employés de longue date, car c’est une pièce ajoutée au tacite casier professionnel qu’ils se forgent à notre arrivée. Il faut tout apprendre (j’adore apprendre) sans précipitation ; à paraître pour un idiot les bras ballants, je le préfère aux gestes faussement sûrs. Au bout du compte, j’observe.
La situation est encore moins tenable quand ils savent qu’on s’est fait « recommander » par une personne proche : « T’es le fils à Machin ? » ou « Tu lui ressembles ». Et c’est à double tranchant, pour soi et l’individu qui vous y a propulsé ; il faut tenir son rang pour deux.

« Tu pars avec Rodjeur’s et Totof à Châteaulin. Y a la Maison de l’agriculture à finir », me dévoile le patron.
J’accepte tout.
Sans regimber.
Ai-je le choix ?

Dans le fourgon, j’ai déposé mon séant sur le siège du milieu. « Privilège du bleu », me fait-on savoir. Les coups brusques donnés au volant, additionnés à la direction assistée, me donnent l’envergure du sort qui m’est réservé.
« Et qu’est-ce que tu fais comme études ? s’enquit Totof.
— Je suis sorti des études.
— Oh ! Je croyais…
— Pas de soucis. En ce moment je tente le possible pour être bibliothécaire ou libraire, tu vois, le genre entouré de livres, en rendant service aux gens. Et en commençant en bas de l’échelle.
— Ça c’est bien. C’est des postes comme ça qu’il faut sauver à tout prix. Tout ce qui est culturel. Parce que ça grandit l’homme. C’est pareil pour l’éducation. J’ai un neveu instit’, et il me raconte souvent… »
Totof est une bécasse invétérée ; c’est automatique, un flot de paroles doit être évacué après huit secondes consacrées à la reprise de sa respiration. La plus longue plage de silence que j’ai eu la chance de connaître en sa compagnie n’a pas excédé la minute. Pour sa défense, il dort loin de sa famille en semaine, louant une chambre d’hôtel, car il habite les Côtes d’Armor.
Il fume des cigarillos absolument immondes (du type roulés sous les aisselles), le plus souvent possible, là où il semble également que ce soit interdit de fumer ; « Totof se moque des règlements », me signifiera-t-on plus tard. Le vent de l’insoumission et de la vitre ouverte a rugi à travers moi. Aucune envie d’ouvrir passivement une autoroute sur les parois de mes bronches.
Rodjeur’s est davantage intérieur, dirons-nous. Cependant, son comptant de griefs avec les hommes à képi le laisse intarissable : « On paye nos impôts deux fois, avec les poulets ! Leurs salaires, leurs radars et les amendes qu’on se tape ! » Un blanc vindicatif. « Tiens, regarde là-bas. C’est sur ce pont qu’ils ciblent à la jumelle. Et vachement loin ! » Totof embraye, n’y tenant plus. « Tu sais, ils ont une technique de vachard pour te mettre la prune. Le type aux jumelles, il voit la voiture qui roule un peu trop vite, il le dit par radio aux motards qui arrêtent le chauffard. Le truc, c’est que seul le flic aux jumelles peut donner l’amende, mais faudrait qu’il se déplace lui-même. Les motards, théoriquement, peuvent rien faire ! C’est là qu’ils sont pervers, parce que le motard demande : « Vous êtes bien le propriétaire du véhicule qui a le numéro d’immatriculation 1234 ABC 29 ? » Si tu réponds oui, crac ! T’es foutu. Ça marche comme un aveu indirect. » Rodjeur’s fulmine d’approbation.

Sur place, Rodjeur’s et Totof parcourent les bureaux en partie désertés, à la recherche d’un hypothétique carton renégat, caché dans une encoignure. Puis l’on charge le fourgon ; ils se déplacent tellement vite qu’au bout de dix minutes je sens une moiteur désagréable derrière mes genoux.
Le bâtiment possède un sous-sol aux porte-fenêtres récalcitrantes ; la lumière se fraye malgré tout un chemin par le verre que la crasse fardait. La cuisine est un véritable capharnaüm au doux relent de bouse et aux étagères recouvertes de la preuve génocidaire d’un essaim de minuscules insectes autrefois volants. À mesure de mon exploration, quelques doutes perlèrent sur les notions ici-bas d’hygiène publique.

La Chambre d’agriculture s’installe sur le territoire de Saint-Ségal, au sein d’un bâtiment d’apparence « scolaire », dixit Totof. Il n’a pas franchement tort, car il s’agit d’un centre de formation, où de jeunes gens, futurs exploitants je suppose, viennent acquérir des connaissances essentielles à leurs perspectives d’avenir.
Le monte-meubles est déjà en place, car le déménagement, entamé la veille, a été planifié sur deux jours. Les armoires métalliques se balançant, nues, telles des montagnes de gelée grise, ont représenté un réel défi de la gravité, faisant croire à une permanente dislocation imminente. Nous avons vaincu.

Passé midi, nous retournons à Châteaulin pour embarquer les poubelles. Rodjeur’s et Totof m’informent qu’ils ne déjeunent pas (« Une habitude chez eux », apprendrai-je) et qu’ils enchaînent sans pause ; en ce qui me concerne, si je ne m’étais pas balancé un truc dans l’estomac, j’aurais chaviré. J’expédie le repas en dix minutes, instant rendu bref par la culpabilité me rongeant devant les gars continuant de trimer. En mon for intérieur, il n’était pour autant pas question que j’acceptasse et de les voir travailler sans interruption, et de subir une pression involontaire à l’heure du déjeuner.

Les poubelles convenablement ramassées, selon l’ordre des futurs délestages, la fine équipe repart à Saint-Ségal pour des formalités administratives. En chemin, la discussion dérive à nouveau sur la menace à képi ; alors que nous roulons quai Charles de Gaulle, Châteaulin, Totof, me découvrant un intérêt pour le sujet, démarre :
« Ils ont une autre technique pour te foutre une amende. J’vais t’raconter un truc qui m’est arrivé. Je roulais peinard, et je vois les flics dans le rétroviseur, à l’autre bout de cette avenue, qui écrasent le champignon pour me rattraper. J’roulais à 50, hein, centre-ville, tout. Eux ils turbinent à 100 ! Ils m’arrêtent sur le côté, paf. J’ouvre la vitre.
« — Monsieur, vous rouliez à plus de 100 km/h en ville.
« — Hé, que j’lui fais, je vous ai vus accélérer à fond pour m’avoir ; je connais votre truc pour faire croire que j’ai dépassé la vitesse autorisée. On ne me la fait pas.
« Le flic il a rien dit, il m’a laissé partir parce qu’il savait que j’avais raison.
« Tu comprends ? Ils roulaient exprès comme des demeurés pour te coller aux basques et une prune ! Une prune alors que t’étais réglo ! Combien se sont pas faits avoir comme ça ?
— Ouais, approuve Rodjeur’s.
— Aujourd’hui, ç’a bien changé, en pire. Dans le temps, y a quoi, trente ans ! ils étaient sympas. Maintenant, ils sont transformés en chiens hargneux, avec leur politique du chiffre.
— T’as plus l’droit d’péter ! surenchérit Rodjeur’s.
— Ils sont partout ! Et t’as rien droit de leur dire.
— Tu vas en garde à vue pour une peccadille, ajouté-je.
— Ils ont la loi avec eux, fait Rodjeur’s, maussade. »

Le monte-meubles replié et amarré, mes deux compères à la recherche d’un signataire, je me repose seul dans la cabine du fourgon, les hauts-parleurs crachotant une station de radio mal localisée, et laisse mon regard dériver sur un tape-queue tout à sa toilette, un nid-de-poule rempli d’une eau trouble faisant office de baignoire. Quelques élèves marchent à côté qui ne le gênent aucunement. Surgit une jeune femme qui défait sa queue de cheval, tirant parti du rétroviseur gauche du véhicule, délivrant une crinière châtain aux reflets roux qu’elle aère de ses doigts, ignorant que je l’observe, amusé. Prise sur le vif, son joli visage se fend d’un rire lorsqu’elle est rejointe par une amie qui me découvre en disant qu’il y a quelqu’un à l’intérieur ; je lui fais signe de la main qu’elle n’a pas à s’en faire, bien au contraire. J’ai détourné mon attention, mais un « oh ho » me parvient : elle se tient à une porte, la main levée, un sourire et un regard mystérieux que je ne comprends pas tout de suite dirigés vers moi, et, sitôt un signe hésitant de ma main accompli, elle s’engouffre par l’ouverture.
Je médite l’événement en me fixant sur l’impudente baignade du volatile.

La décharge industrielle fait très propre. À première vue.
Après la traditionnelle pesée d’entrée (probablement la seule fois de mon existence où j’atteindrais quatre tonnes et demie), nous accédons à un entrepôt, où trône un concasseur très intimidant. Rodjeur’s et Totof m’épargnent la joie de s’éclater à tout balancer par le fourgon ; les poubelles jaillissaient telle la vaisselle par la fenêtre lors d’une rixe.
Si vous oubliez de regarder le sol, en vous contentant d’admirer les monts et vaux d’ordures, alors vous passerez à côté d’un point essentiel d’une décharge : il fourmille littéralement de détails tous plus grumeleux les uns que les autres ! Cette bouillie qui le recouvre est aussi appétissante qu’un pudding mal cuit ; seuls les moineaux qui y vivent à longueur d’année semblent s’être acclimatés à cette pâte alimentaire.
Ont-ils le choix ?

Les armoires métalliques irrécupérables sont réservées à une autre fin. J’insinue par là une autre décharge. Celle-ci est à ciel ouvert, le bac à batteries inclus. Les deux avantages stables du métal sont qu’il ne risque pas de se transformer en pulpe infâme et d’être confronté à une tempête de boules à plumes.
« Au fond à gauche » nous indique-t-on, après analyse de la cargaison. Mes deux collègues souhaitant de nouveau se défouler à grand fracas, j’en profite pour jeter un œil à mes environs immédiats : le sol est enduit d’une substance uniformément marron, d’un luisant inquiétant ; une locomotive agonise, rouillée à petit feu, seule, pas même posée sur des rails ; une broyeuse joue avec des détritus aussi tranquillement et gracieusement qu’un enfant s’émerveillant à planter ses doigts dans le sable sec, qui s’écoule lorsqu’il les en retire. Un camion en provenance de Brest apparaît, klaxonnant pour manifester sa présence ; bientôt toutes les machines en activité répondent à l’appel, usant de ce langage sommaire, créant un orchestre dérisoire.

J’apprends qu’ici, l’on donne de l’argent pour le métal que l’on jette.
« Il n’y a pas si longtemps, me narre Totof, j’avais ramené à peu près une tonne d’aluminium, et la tonne d’aluminium sur les marchés valait alors 1 000 € ! La fille à l’accueil m’avait donné la moitié et l’autre le lendemain. Elle ne s’attendait pas à une telle quantité en une seule fois. Sacré bénéfice ! C’était avant que la crise arrive. »
Cet après-midi-là, notre gain est monté à 13,20 €. Totof accusa le coup, mâchouillant un cigarillo.

Ma première journée s’achève sur une note mousseuse : il fallait laver le fourgon. Je connais dorénavant la sensation que procure la tenue d’un Kärcher© entre les mains, la métaphore en est rendue encore plus révoltante.

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Avertissement

Puisque, apparemment, je n’ai pas été reçu parmi les lauréats du PJEF (une réponse positive avant le 15 mai), je vais le déposer ici. On peut trouver toutes les raisons du monde pour ne pas l’aimer, mais c’est mon texte, et je l’ai créé tel qu’il est ! (Na !)

Mon texte est basé sur mon travail temporaire de déménageur peu avant la Noël de l’année passée, cinq journées hautes en couleur et en surprises, cinq journées pas faciles mais remplies d’humanité. Je l’ai découpé en cinq, évidemment, et pour en faciliter la lecture (pour en faire un mini-feuilleton aussi, j’avoue), j’étalerai les parties sur les jours qui viennent. Le titre est tout approprié : Déménageurs.

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