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Archive for février 2012

La lettre pour France Inter

29 février 2012 2 commentaires

À Bordeaux,
le lundi 6 février 2012

J’écoutai le journal de 19 heures de France Inter durant lequel Alain Passerelle, le bien-nommé, (me) révéla l’information essentielle que l’apparition de la vie sur Terre devait être repoussée de dizaines de millions d’années : la découverte de fossiles d’éponge en Namibie bousculant ainsi l’estimation préalablement établie.

« Nos lointains ancêtres. »

D’une certaine manière, nous n’avons guère évolué. Nous sommes toujours des éponges, ce sont seulement les nutriments qui ont changé.

En l’occurrence, pour le prix du livre Inter : des mots mis à disposition, en général de qualité. Aux vingt-quatre jurés de choisir le meilleur enchaînement de mots, celui qui leur paraîtra le plus digne d’être estampillé dudit prix.

J’en viens maintenant à l’aspect absorbant qui me caractérise – intellectuellement parlant, s’entend –, qu’il me faut souligner au grand dam de ma modestie (quel bienfait à se vanter ?).

(Attention, voici l’instant-citation.) Pline le Jeune affirmait « qu’il n’avait jamais lu un seul livre, si mauvais fût-il, dont il n’eût tiré quelque profit ». De nos jours, au vu de la frénésie éditrice, le bougre en casserait son foie d’indigestion. Quant à moi, une certaine lassitude m’envahirait presque tant la tentation est démesurée, à côtoyer à longueur de journée les rayonnages de ma bibliothèque municipale, de voir passer entre mes mains des documents tous plus intéressants et bigarrés les uns que les autres, de noter en tête telle référence et la placer dans une liste d’attente aussi longue que celles connues par les épiceries soviétiques ou les échoppes d’une marque à la pomme. L’année dernière m’a vu allègrement dépasser la centaine de romans/pièces de théâtre/recueils de poésie lus ; je vous rassure, j’ai une vie à côté, notez néanmoins que vivre volontairement sans internet ni télévision chez soi permet de disposer d’un grand nombre d’heures sans cela irrémédiablement perdues (et vive la radio !). J’avoue une vitesse de lecture plutôt élevée ; jongler entre trois ouvrages est aussi à ma portée.

(Bon sang, on croirait lire un dépliant pour un nouveau modèle de voiture.)

Insatiable. C’est un bon mot. Je me fais disciple de Pline. Fi du cabotage, je m’élance sur les océans et aborde de nombreuses terres au gré de mes envies, de Solaris à La Conjuration des imbéciles, d’Alexis Zorba à Pedro Páramo, du Livre du thé à Gormenghast… Cornouaillais depuis quelques années installé en Guyenne, je m’imbibe de tous horizons nouveaux avec appétit.

Dix livres, ce n’est pas la mer à boire. Pressez l’éponge, il en ressortira nécessairement quelque chose !

Afin d’arranger encore ma situation, j’écris. Je dois être un parmi les milliers de ceux qui le soutiendront dans l’avalanche de courriers que vous réceptionnerez, mais l’avantage que nous, scribouillards du dimanche, possédons sur les autres est que nous avons une conscience plus aiguë du bonheur et de la difficulté de penser l’écriture. Je suis à des années-lumière d’imaginer la pression que représente le fait d’être sélectionné pour un prix littéraire ; par contre, la satisfaction de voir son labeur apprécié, les heures incalculables consacrées (le terme n’est pas trop fort) à ce que son texte s’enclenche comme on voudrait qu’il le fasse, ça, je suis en mesure de l’estimer. J’en attacherai d’autant plus d’importance et de respect au moment du choix.

Nous servons vous et moi l’intérêt général, dans cette affaire. Il s’agit rien de moins que de distinguer un livre, une histoire, un style, le tout censé demeurer dans les annales, être transmis comme l’un des marqueurs de cette année ! L’heure est décidément grave, que dis-je, elle est décisive !

Voilà que je m’emballe. C’est du propre. Les fruits de ma passion, excusez. À croire que la campagne qui s’amorce déteindrait sur ma personne. Mais je suis davantage qu’un électeur !

Tout à fait ! Je suis d’abord et avant tout une éponge. Nourrissez-moi.

Bibliophilement vôtre,

Y. H. (28 ans)

P.S. : je travaille bien en médiathèque, mais je tiens à préciser que c’est en enchaînant les contrats, en attendant d’y trouver un poste plus stable.

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