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Dans le tram, tout le monde vous entend parler…

17 h 20

La foule est bavarde, la journée de travail tire à sa fin. « Arts et métiers » affirme l’éternelle voix féminine du tramway. La foule se balance en cadence au gré de la conduite du chauffeur ; à l’arrêt, les portes s’ouvrent.
S’engage dans le wagon un personnage. L’homme au teint chocolaté porte un couvre-chef qui repose sur une cascade de tubules capillaires. On s’aperçoit vite que son visage est illuminé bien que légèrement gonflé, et qu’il émane autant l’insouciance que la bière, dont il possède un spécimen en canette à la main. Il s’accroche à la barre de soutien qui s’élève à mi-corps, tout en marmottant pour lui-même. D’aucuns se sont arrêtés de discuter, l’observant à la dérobée, redoutant l’inconnu. Prenant une gorgée de liquide fermenté, il titube, lymphatique, bousculant indifféremment des quidams dans son dos. Après quelques instants de cohabitation, des conversations reprennent :
« Ο επόμενος στάθμος… Συγγνώμη. (La jeune femme s’interrompt.) The next station is Bethanie. We are seven stations from la Victoire. »
Un rire monstrueux (« Heuah ! Heuah ! Heuah ! Heuah ! ») retentit. L’hilarité provient du personnage qui, alors que son monologue incompréhensible se tarit, exulte pour une raison connue de lui seul dans un mouvement de tête descendant et tourbillonnant. Puis il relève un œil ouvert en tendant un doigt dans une direction onirique en un bref marmonnement, qui se conclut par un nouveau rire tonitruant.
Cette expression de bonne humeur annihile toute voix humaine aux alentours immédiats. Beaucoup de passagers se détournent pour dissimuler soit un sourire incompressible, soit une face exaspérée.
Imperceptiblement, en dépit du moyen de transport bondé, un espace circulaire se crée autour du personnage. Aux quatre stations suivantes, les nouveaux entrants, repérant le produit de ce phénomène étrange à cette heure de pointe, s’agglutinent à qui mieux-mieux dans la masse compacte humaine. Mais la proximité se fait intolérable.
« Barrière Saint-Genès » soutient l’invisible femme. Une jeune femme blonde pénètre dans l’antre ambulante ; elle se raidit au contact des regards portés sur elle, accusateurs à l’idée d’un plus fort entassement, et se positionne près des portes qu’elle vient de franchir. Elle sursaute (« Heuah ! Heuah ! Heuah ! Heuah ! Heuah ! ») quand une nouvelle et puissante secousse de rire explose dans son dos. Elle n’est pas au bout de ses émotions : une main délicate lui caresse sa chevelure solaire ; elle bondit d’un mètre sur le côté, car le geste s’est vu accompagné de sons inarticulés et minaudeurs. Personne n’est dupe du cirque innocent qui se joue encore deux fois, avant que la jeune femme ne se plaque contre un homme arborant un large sourire. Elle, au demeurant, ne goûte guère la plaisanterie faite à ses dépens, tandis que le persécuteur reprend une lampée de son breuvage et poursuit un enjoué babillage.
Aux frontières du cercle de précaution les sourires se sont faits moins discrets, et le brouhaha regagne du terrain. Un nouveau rire solitaire se répercute dans l’espace exigu, et toujours accroché à l’homme, la jeune femme un brin nerveuse ne peut s’empêcher d’y associer un sourd écho.
« Bergonié » garantit la voix dans le haut-parleur ; puis les portes de s’ouvrir.
Une demi-douzaine de collégiens s’engouffrent dans l’arène et découvrent instantanément le personnage. Son catalogage est parallèlement effectué.
« Ouah ! Il pue !
– Vas-y bouge, fait l’un. J’veux pas être à côté d’lui !…
– On comprend rien à c’qu’il dit », glousse une autre.
Face au rempart des grandes personnes, les enfants se placent autour de l’axe qu’est la barre centrale de soutien. De petits rires fusent ; le personnage s’est visiblement rendu compte qu’il est au cœur de l’attention des enfants. Une petite brune aux longs cheveux soyeux perd son sang-froid, en lâchant une exclamation aiguë, lorsqu’il les effleure.
« Heuah ! Heuah ! Heuaaah !
– Il est fou lui !
– Heureusement que j’descends à la Victoire ! déclare un gamin.
Ceci ne les empêche pas de s’esclaffer tout en s’éloignant au mieux de l’imprévisible homme.
« Saint-Nicolas » certifie la voix automatique.
Les enfants s’excitent face au personnage qui tangue, bière à la main, et n’arrêtent pas de parler ouvertement du sujet en question. Les adultes ont tous au moins un sourire en coin ; l’ancienne persécutée s’est retournée pour considérer le spectacle vivant, et un sourire ne quitte plus ses lèvres. Bien qu’amusés, d’aucuns néanmoins attendent avec une impatience croissante de sortir, d’autant que le tramway traverse la place de la Victoire dans une douce courbe.
« Victoire » assure d’ailleurs la sempiternelle voix. Quelques interminables et délicieuses secondes plus tard, une grande cohorte se précipite au-dehors.

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Catégories :Bordeaux
  1. Gauvain le Saint des Seins
    1 septembre 2011 à 13:56

    Enfin un récit autobiographique à ta hauteur. Mais pourquoi as-tu besoin de gâcher tes expériences gênantes en inventant des personnages ?? 😉

    • 1 septembre 2011 à 14:55

      Petit sacripant.
      Je l’aurais un jour, je l’aurais !

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