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La Monnaie imparfaite #2

J’avais payé les consommations, ce soir-là, sans vraiment regarder ce que l’on me rendait. C’est chez moi en extirpant le contenu de ma poche que j’ai appréhendé le billet écrit, en forme de rectangle de couleur brun. Je farfouillais ma poche de nouveau, aucune trace de pièces habituelles. Je ne m’en formalisais pas. Voici ce qu’il y était écrit :
« Elle marche sur une plage, libérée de ses chaussures. Le sable sec et blanc fait peu à peu place au gris de l’humidité, où se retrouvent jonchés d’innombrables débris marins. Elle suit les courbes des vagues anciennes, éphémères empreintes fossilisées que soulignent les peaux mortes et sèches et noires de varech. Quelques petits galets, rapportés par les flots, délicatement recouverts d’une fine couche de sel, ressemblent à ceux que l’on observe dans certains gésiers, vient-elle à penser, et cela l’émeut qu’un tel phénomène soit commun au roulis des forces maritimes et au dispositif gastrique d’une poule.
« Beaucoup de coquillages vides, quelques-uns passablement décolorés, parsèment la grève au sable devenu grossier car crissant. Une soudaine pression entre le gros orteil et son voisin l’amène à jeter un œil plus franc au sol : une coquille jaune et inhabité de bigorneau émerge entre ses deux doigts de pied. Elle le fait luire du pouce humidifié au préalable par sa langue, afin d’apprécier davantage les lignes géométriques du petit œuvre de calcaire. Ce tourbillon naturellement figé, maelström poétique, unique preuve d’un passé révolu, sa rencontre fortuite avec son pied, la bouleverse profondément, et dans le ressac de la mer, une larme glisse sur sa joue. »
L’autre détail étrange, voire embarrassant car signe d’indiscrétion, était la date inscrite : elle correspondait à mon rendez-vous d’il y a deux semaines, le soir où pour la première fois j’avais fait part de mon projet de nouvelle. Je n’osais appeler mon ami pour un objet de discussion aussi bizarre, c’est pourquoi je décidais de reporter cette révélation à notre prochaine rencontre.
Je relisais plusieurs fois ce texte, ma foi plaisant à parcourir, tentant de dégager un quelconque indice sur l’individu qui me l’avait donné. Je refouillais de nouveau ma poche, là même où j’avais précipité la monnaie des boissons payées au bar… Mais, avais-je réellement senti le toucher métallique des pièces cuivrées ? À forcer ma mémoire, les souvenirs s’évanouissaient dans le flou de l’incertitude. Des flashs de lucidité me faisaient croire au contact doux du papier entre mes doigts avant de fourrer ce que j’avais perçu dans la poche de mon veston.
Pour éviter de m’embrouiller davantage, je me concentrais derechef sur le texte en lui-même. Il me faisait lui également obstacle, pas assez précis pour en tirer quoi que ce soit de probant. Je commençais à tourner en rond, et je me mis à faire les cent pas ; je n’avançais pas.

*

Le lendemain, à la boulangerie, je faisais la queue, il n’y avait que deux personnes qui me précédaient. Ayant choisi ce que je voulais acheter, je vis l’échange entre le client et la boulangère : le premier donna un billet de cinq euros, et la seconde lui rendit un rectangle crème plus deux orangés en guise de monnaie ! Je n’en croyais pas mes yeux, et, paniqué, je sortis mon billet de dix, en l’examinant sous tous les bords. Mais que pouvais-je bien y trouver d’anormal ?
Vint mon tour. J’énonçai mes choix, et avec réticence, croyant dans un coin de ma tête que la boulangère allait afficher à mon encontre une expression étonnée, je tendis mon billet de dix. La boulangère me le prit, et me délivra ma marchandise voulue fraîchement sortie du four ainsi que deux rectangles crème et un orangé ! Je ne vis que les papiers avant de les fourguer dans ma poche, sentant le rouge d’une honte me monter aux joues, honte dont je ne saisissais pas l’origine.
J’attendis d’avoir fermer le verrou de ma porte d’entrée avant de les regarder. En chemin, ma main les avait tripotés tour à tour, essayant par ce contact constant de croire en leur concrétisation. Les billets étaient datés d’il y a… cinq jours.
Premier crème : « Pourquoi elle ne reste pas avec lui ?… Non, là, je n’ai rien capté. C’est la guerre ? Et alors ? Ils peuvent s’enfuir et se cacher, non ? Ils se sont bien rencontrés à Paris… avant ou pendant que la ville soit occupée, d’ailleurs ? Je ne me rappelle plus… Bof, ça ne doit pas être important. »
Second crème : « Elle s’est forcée à regarder des « classiques » du cinéma afin de ne pas paraître tout à fait inculte, mais cela ne lui est qu’une perte de temps. L’écran de télévision n’est que le moyen d’afficher en saccadé (vingt-quatre images par seconde, malgré la définition que l’on prête aux écrans contemporains et la fluidité ressentie par le cerveau, reste du saccadé ; pareil à une ampoule banale) ce que contient une galette de silicate, c’est-à-dire une succession de scènes avec des personnages plus ou moins disposés à bien jouer selon leurs humeurs. »
Le billet orangé : « Voilà, elle part aux Amériques. Ah oui !… Terre de liberté, c’est bien connu ! Et lui, stoïque, sur le tarmac. C’est un poil ridicule comme fin. »
J’étais persuadé d’une chose : ces trois billets avaient été rédigés par la même personne, la même date et la même écriture s’y retrouvaient. Quant à faire un lien avec mon tout premier billet écrit, il y avait un pas que je n’osais franchir. Que se passait-il ? Qu’avais-je manqué récemment pour me savoir aussi désorienté ?
Je prenais immédiatement l’initiative d’aller dépenser un billet crème au magasin de presse, histoire de constater ce qu’il s’y passerait. Je marchais vite. Je m’emparais du canard satirique, me dirigeais vers la caisse et payais. L’homme du guichet me tendit un rectangle jaune, une simple phrase écrite dessus.

« Oui, c’est un jeu. »

Je n’étais pas tellement d’humeur à rire.
J’aurais pu m’adresser au guichetier, cependant j’avais la nette impression d’être tombé dans une dimension parallèle. Raisonnablement non. Je ne savais plus que faire. Déranger un ami ou une connaissance pour parler de ça, et il ou elle m’aurait demandé si j’avais de la fièvre. Ma boîte crânienne semblait retentir de toutes ses cloches, et je m’appuyais sur un lampadaire, de peur de chanceler sur le trottoir sans prévenir. Que devais-je faire, bon sang ? Tout s’embrouillait. On m’avait rendu un billet jaune pour le paiement d’un journal que j’avais acheté à l’aide d’un billet crème. Quel était le sens de tout ceci ? Je me perdais en conjectures.
Piqué au vif, je me décollais du poteau éteint et déambulais jusque mon appartement. En dépit de ça, j’étais déboussolé. Étais-je responsable ?… Trop de questions ! Je me tenais la tête en gémissant. Je sautais brusquement sur mon lit, avec pour objectif une sieste qui lorsque j’en sortirai, m’aura renvoyé dans la bonne dimension. Le sommeil ne voulut pas de moi.
J’étudiais mes nouveaux billets et concluait ainsi : une femme qui avait regardé « Casablanca » en DVD et qui ne l’avais que peu aimé, voire jugé mauvais. De toute évidence, elle n’appréciait guère les films. Réfléchir sur ces éléments m’évitait l’intrusion de pensées désagréables à mon équilibre mental. Des vagues d’angoisse refluaient en moi, et je craignais d’être bientôt emporté par la folie. Il me fallait des billets encore. Ceux rédigés par la première femme. Il était nécessaire, urgent, vital de la retrouver, et la conviction que tout s’éclaircirait alors s’installa en moi.

*

Je n’y tenais plus, j’en avais presque les larmes aux yeux.
Le moyen d’obtenir rapidement des billets écrits de la même main fut de revenir au bar pont-l’abbiste. Je fis mine de vouloir de la monnaie sur un billet de cinquante euros, et le barman, ennuyé, me donna trois billets rectangulaires et bruns, que je prenais fébrilement.
Le premier billet brun : « Il était une fois une fillette qui s’ennuyait terriblement chez elle. Ses peluches ne s’animaient plus comme avant, et ça la rendait assez triste. Tout ce qu’elle souhaitait, c’était de jouer avec eux au moins encore une fois et tous ensemble, mais rien à faire.
« Son papa et sa maman lui disaient : « Mais sors ! Il fait beau ! Ne reste pas enfermée dans ta chambre ! Va jouer dehors ! » Alors la petite fille allait dehors. Petit à petit, cela lui plut. Elle n’avait pas remarqué au fond du jardin combien il était grand, le chêne !…
« Il y a beaucoup d’insectes qui bourdonnent là-haut, et on a une belle vue. Les branches sont très épaisses et vont loin, toutes plates, horizontales, elles vont même presque toucher la maison ! Il y a un oiseau tout noir qui pépie beaucoup sur le toit, il ne chante pas, c’est sûr. Elle n’ira plus sur cette branche, elle pense qu’elle dérange l’oiseau.
« Ses mains sont toutes sales et ses genoux vermoulus aussi, un chêne ce n’est pas si propre. Elle pense qu’elle va être grondée, mais en fait pas du tout, ses parents lui demandent où elle a été, et ils sont contents ! « Notre fille découvre le monde ! » »
Je ne pense pas que ce billet-ci ait quoi que ce soit à faire avec mes recherches, l’écriture correspondrait à une fillette de l’âge de dix ans. Au contraire du suivant :
« Le fil d’araignée au plafond avait ramassé une quantité non négligeable de moutons. Les yeux bien ouverts, le tissu de la taie d’oreiller chauffant les lobes de ses oreilles, elle admirait l’épuisette de soie depuis longtemps abandonnée qui se balançait doucement au gré des courants aériens. Elle ne reposait pas sa tête au creux de ses mains, ça lui coupait la circulation sanguine.
« Elle éteignit la lampe de chevet. L’ampoule prenait des heures à se refroidir, pourvoyant une spectrale fluorescence au meuble, au livre, à la carafe d’eau.
« L’obscurité totale l’apaisait. Il était amusant de bouger sa mâchoire inférieure, les dents ont une géographie différente, chacune d’elles. Le contact dent contre dent l’effrayait toutefois ; il lui était arrivé de vivre un cauchemar qui lui faisait chasser les incisives inférieures vers l’extérieur par les incisives supérieures… Elle frissonna.
« Elle avait vécu, une fois seulement, un rêve très excitant : elle s’était regardée, sur son lit, dormant à poings fermés, d’un point de vue inédit. Son enveloppe ectoplasmique, avait-elle raconté à l’un de ses amis, effrayé du récit, comme acculé au plafond, avait la conscience de s’être évadée du corps recouvert de draps, et, en permanence liés, mémorisait le spectacle. »
Le dernier billet n’avait rien à voir non plus.
« La mobylette pétaradait de bonheur, au démarrage. « Pout… Poupout… Pout… » même qu’elle faisait. « Dis donc, où c’est qu’tu vas ? » cria Pépé. « Je te l’ai déjà dit, Pépé!  Je vais voir Mémé ! » répondit le p’tit mec. « Tu lui passes le bonjour alors ! » cria Pépé, qui ne se démonta pas. « Pour sûr ! Je lui ferai même la bise ! » fit le p’tit gars, qui enfilait son casque. Pépé balança son bras pour le congédier manu militari, pourtant il souriait tout en baragouinant un galimatias qui comprenait des termes proches du champ lexical de chenapan. L’engin partit dans un nuage de poussière âcre mélangé à une fumée bleuâtre d’essence de tondeuse à gazon, et un vacarme du tonnerre de Zeus. « Mééé… meuééé… » même qu’elle cassait les oreilles comme ça. Le vieux traîna des pieds. Il se sentait un peu perdu sans Mémé à la maison, depuis qu’elle était à l’hôpital pour son col du fémur. La vieillesse, ce n’est pas drôle. Pépé n’a pas peur de la mort (son approche est très stoïcienne sur le sujet), c’est le sentiment d’abandon qui le tourmente et l’effraie. D’un bout à l’autre de la vie, on devrait se poser des questions, et les léguer. Nous ne dépéririons pas. »
« Qu’avez-vous, monsieur ? » me demanda le barman. J’avais viré au pâle, retrouvant un billet écrit de cette même première main. Cette question faillit me faire vider mon sac sur l’obsession qui me rongeait, ces billets dont je devais interroger l’auteur, serait-il possible que quelqu’un m’aide ?
Il sourit, les traits amusés, un brin moqueur, au courant de la farce. « Je sais qui les écrit, ces textes, assure-t-il, je peux vous indiquer le chemin. »

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