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La Monnaie imparfaite #1

« L’autre jour m’est venue une idée de nouvelle originale – enfin, on ne sait jamais, quelqu’un l’a probablement écrite différemment ; c’est toujours ce que je pense quand je débute un texte.
Beaucoup de personnes écrivent, à notre époque, me glisse mon ami.
C’est clair. Et donc mon idée consiste en la chose suivante : remplacer l’argent par des textes que l’on composerait soi-même.
Pardon ? »
J’adorais mon idée, et je savais qu’il allait être surpris.
« Tu vas voir, c’est simple. Disons que dix euros valent cent mots, eh bien tu écris un texte de cent mots, et tu as ton billet de valeur égale à dix euros.
D’accord… Et si tu veux faire de la monnaie, comment ça se passe ? Par exemple, je paye ces deux demis 4,40 euros, ou plutôt, selon ton taux de change, quarante-quatre mots.
On te rend un texte de cinquante mots et un de six mots, ou deux de vingt-trois mots… Pleins de possibilités, tant qu’on te rend le compte.
Mais les billets en eux-mêmes, à quoi ils ressembleraient ?
Alors là, je ne sais pas trop… À des chèques ? Je veux dire : on pourrait écrire sur n’importe quelle surface et payer. Sauf que pour de gros achats, ce serait assez long… Bon, j’ai eu juste l’idée en tête et je n’ai pas eu le temps de m’y pencher dessus plus que ça… m’excusai-je après un moment de réflexion et un haussement d’épaules désabusé.
Non, non, c’est marrant, j’aime bien. Mais je pense que les gens auraient du mal à se passer de l’argent, tu ne crois pas ?
Justement ! Le truc, c’est que s’il n’existe plus les pièces de monnaie, l’argent tel qu’on l’utilise maintenant, s’il ne circule que ce nouvel argent littéraire, personne ne remarquera la différence ! On est bien passé du franc à l’euro. Ce sont juste les dénominations qui ont changé !
La différence de taille, c’est que l’on peut créer son argent. À quoi ça servirait de travailler, dans ce cas ? Et puis je doute qu’on puisse laisser quiconque créer son propre argent ! Il y a toujours des connards qui prennent leur pied à asservir autrui. Parce que là – je viens de comprendre –, ce que tu as comme postulat, ici, c’est de détruire le pouvoir !
Oui, oui, je vois ce que tu veux dire, je casse un lien puissant… D’ailleurs, c’est plutôt pas mal ! Du coup, fis-je après un silence, ça pose énormément de questions… Tu m’as eu ! souriais-je. Je ne voulais pas du tout en arriver là ! »
Il me rendit mon sourire.
« Qu’est-ce que tu avais en tête ?
J’avais plutôt des situations humoristiques, du genre le type en Inde qui cherche une maison, et qui marchande les prix avec l’agent immobilier :
« Quoi ? Un Mahabharata ? Vous voulez m’achever le poignet ?
« C’est une offre raisonnable, monsieur.
« Allez, je vous la prends pour sept Ramayana.
« Monsieur, je vous en prie ! Vous m’indignez !
« Huit Ramayana. Je n’irai pas plus haut.
« Neuf Ramayana.
« Topez là. »
Mon ami me regarda un instant.
« Les blagues littéraires, ça ne rend pas très bien quand tu n’es pas au fait de toutes les subtilités…
Effectivement, je viens de m’en apercevoir… Tu sais, l’Inde, les épopées… Le Mahabharata, c’est deux cents cinquante mille vers ; le Ramayana, environ dix fois moins.
Ok, j’ai compris.
Ou alors, au Japon, tu payes tes petits achats en haïku. Attends, attends… J’en ai un qui vient… Ah.

« Sur la cheminée
de granit, le merle s’égosille.
Nid douillet. »

Alors ?
Sympa. Vraiment. C’est drôle comme concept. »

*

« Je n’aime pas l’économie. C’est pour cette raison que je veux l’égratigner avec mes moyens. »

Mon leitmotiv actuel, pour cette nouvelle que je veux écrire. Je cherche toujours le sujet, certes… Il faut d’abord que je développe ce « concept » de monnaie littéraire avant de continuer. Et ça me tarabuste sacrément, parce que plus e creuse, plus sombres les problèmes surgissent.

Par exemple, si tout le monde produit des textes, pour vivre, il y en aurait trop à écouler, et leur valeur s’effondrerait. Que faut-il faire ? Leur donner une date de péremption ? Ça me semble raisonnable. Par extension il faut inscrire cette date sur le billet. Que faire des billets expirés ? Pourquoi ne pas les rassembler en un recueil, chaque année ?

Autre souci : l’authenticité du billet. Comment le rendre inviolable ? Les faux-monnayeurs s’adaptent très vite. Dans ce cas, la solution semble être le manuscrit et en particulier l’utilisation de la reconnaissance informatique de l’écriture ainsi que de la pression qu’exerce le rédacteur sur le papier. Après tout, ça existe déjà pour les signatures de chèques. Ce serait quasiment incassable car trop personnalisée. Et puis sachant que n’importe qui pourrait vivre en écrivant… Quoique, il y a des fainéants.

Sacrebleu ! Et ceux qui ne savent pas écrire car ils ne l’ont pas appris, tout simplement, ou bien physiquement handicapés ? Des bénévoles, des rédacteurs professionnels, et, à terme, des cours pour les uns et l’application de progrès technologiques pour d’autres.

Je m’agite en silence sur ma chaise, dans une salle d’études de la bibliothèque municipale, et sur la table, en pile pour certains, ouverts et étalés pour les autres, divers ouvrages de la littérature mondiale, d’économie et quelques encyclopédies. À essayer toutes les postures assises, je dois offrir un beau spectacle à la bibliothécaire de la réception, que j’ai déjà surpris à m’observer malgré la baie vitrée. Je n’aime pas beaucoup les zones d’ombre lorsque j’explore une idée – disons que je ne quadrille pas tous les champs, sinon j’aurais le temps de tomber en poussière avant d’en avoir vu le bout –, c’est pourquoi je parcours les grandes lignes pour connaître les rudiments.

Il y a un autre problème que je n’ai pas repéré tout de suite, peut-être parce qu’il était sous mon nez depuis le début, et il est énorme : toutes les langues n’usent pas de l’alphabet latin, et les mots en tant que tels n’ont plus rien à voir avec les sinogrammes, ou les caractères du sanskrit…

*

Deux semaines plus tard, mon ami, qui étudie sur Brest et qui descend en Finistère sud pour ne plus souffrir de cet empilage de ruines – cette ville que des riches grincheux de l’après-guerre n’ont pas voulu partager –, et moi nous rejoignions dans ce même bar situé au cœur de la capitale bigoudène. Nous échangeons quelques informations.
« Et alors, cette nouvelle sur l’argent transformé en billets épistolaires, ça avance ? s’enquit-il.
Quelle horreur ! Plus j’y vais en profondeur dans ce concept, et plus roche se durcit…
Eh bien, j’y ai réfléchi aussi, un peu, de mon côté. Cette idée est chouette dans sa valeur éducative, tu vois, le fait que les gens soient obligés d’écrire, c’est-à-dire, intrinsèquement, du travail, mais au départ, elle est fortement discriminante.
Comment ça ? »
Il inspira et s’appuya sur le dossier en bois du banc.
« C’est encore une histoire de classes sociales, au-delà des classes scolaires. La culture n’est pas d’accès facile ; surtout, elle n’est pas gratuite, loin de là ! Même pour accéder à des e-books gratuits sur Internet, encore faut-il avoir une connexion à côté ! Et l’ordinateur !
Je comprends, fis-je pensivement, les sourcils froncés. Tu as raison. Il y a toujours un moyen d’empêcher les gens de se cultiver. Il faut payer un abonnement pour emprunter, dans une bibliothèque, mis à part pour les sans-emplois.
Exactement.
Oui, ce concept est un fort médiat éducatif et culturel. Osons le mot : révolutionnaire ! » Et d’éclater de rire.
Il avait un sourire en coin communicatif.
« Éducatif… Imagine : une génération après la mise en place de ce système monétaire, l’analphabétisme a disparu, les religions perdent de leur influence, car les gens ne sont plus aussi dupes…
Il y aura toujours des récalcitrants, des conservateurs… l’interrompais-je.
Oui, certainement, mais ils seraient perçus comme liberticides, puisqu’ils seraient considérés comme faisant obstacle au développement cognitif d’autrui. Ils seraient renversés par les innombrables interprétations de leur « Livres sacrés », qui apparaîtraient. C’est une fantastique vision. Ensuite, la justice. Tout le monde serait à pied d’égalité, et non pas, pour paraphraser quelqu’un, certains plus égaux que d’autres.
Il y aurait comme un poids qui s’en irait. Un poids énorme ! Parce que, fondamentalement, qu’est-ce qui sépare les riches des pauvres ? »

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Catégories :Intermédiaires
  1. Gauvain
    7 février 2010 à 19:06

    Dois-je me reconnaitre dans ce personnage ? La classe…
    Sinon comment va garçon ?

  2. Ebenos Phôs
    7 février 2010 à 19:28

    Exactement, je me suis inspiré de ton enveloppe charnelle à la peau veloutée et aux poils soyeux.

    Va bien, et toi là-bas à Oxford ? L’Italie c’est juste après, c’est ça ?
    Normalement, je fais un stage d’un mois à Paris, en juin, dans une annexe de la Bibliothèque nationale de France. Je suis super content ! Mais je préfère ne pas trop m’enthousiasmer tant que je n’aurai pas les conventions dûment signées…

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