Archive

Archive for février 2010

La Monnaie imparfaite #3

« Prendre l’allée par la porte derrière vous, tourner à gauche ; une fois arrivé sur le parking de l’église, tourner à droite, c’est la première porte. Y a marqué « G. » sur la sonnette. » J’avais suivi ses instructions à la lettre, et je me tenais indécis sur le perron. Une façade grise et délavée, sans fenêtres, avançait sur la rue une ombre rafraîchissante.
Je sonnais.
« C’est toi, petite vipère ? »
J’ai entendu gronder cette interrogation avant que la porte n’aspire la chaleur immobile et brumeuse du parking et qu’un énorme monsieur au ventre considérable me toise d’un œil aussi noir que la pénombre du corridor qu’il oblitérait de sa carcasse. Son visage – sa gueule est ce qui surgit tout d’abord – se rembrunit, sa colère baissa d’intensité dans son regard divergent, sa moustache poivre et sel méticuleusement taillée, cosmétiquée, se défrisa quelque peu lorsqu’il comprit le malentendu, mes yeux écarquillés. Ses bajoues frémissantes mirent un temps à se calmer.
Il ne s’excusa point, enchaînant par un « Ouicépourkoi ? » irrité. C’était un personnage.
Il ne me laissa pas répondre.
« Z’auriez pas vu une maigrichonne de dix-huit ans vagabonder dans le coin, par hasard ? »
À mon absence de réponse, il continua d’expectorer.
« Je la soupçonne de m’avoir subtilisé mon Namiki, celui avec lequel j’écris sur mes billets, et sans mon Namiki, c’est même pas la peine d’y penser, je pense plus du tout ! Pfuit ! Plus d’inspiration, envolée, disparue ! Mais au fait, qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? Pourquoi vous avez sonné à ma porte ? »
J’avais amassé suffisamment de contenance pour sauter sur la moindre ouverture, la prochaine goulée d’air de reprise de mon surprenant interlocuteur. Il tournait la tête pour me scruter tour à tour de ses rétines divergentes ; je le soupçonnais de vouloir incidemment me rendre le verbe inconfortable.
« Mon nom est Traductio. Je suis à la recherche d’un auteur de billets que personnellement je trouve très attirants (les billets), et l’on [ce pronom est une formidable sauvegarde à l’anonymat des sources] m’a indiqué votre adresse. Tenez, en voici un. » Je lui tends le tout premier. « Ah oui, fait-il, soudain gêné. C’est bien un… des miens. Un des premiers, apparemment. J’en ai écrit tellement, vous savez ! » Il éclate d’un rire un peu forcé. « Écoutez, me dit-il, tout à coup dans la confidence, si vous me retrouvez la petite avec le stylo, je vous en ferai faire… je vous en ferai un. D’accord ? »
Et le voilà, suant déjà, me donnant la description de la jeune fille ; quand je lui demande où elle pourrait être, si elle a des lieux habituels de loisir, il tergiverse et me lâche « La Torche » ; « La pointe de la Torche ? » ; « Quelle autre Torche vous connaissez dans le coin ? » ; s’il vient ? « Oh, allez-y, de toute manière, elle finira par revenir d’elle-même. Mais plus vite elle reviendra… »
Je le quittais, circonspect sur l’intégrité de cet homme. Qui était-il pour la jeune fille ? Quelles relations entretenaient-ils ?
Je prenais la route pour la Torche, la mine interrogatrice. Trop d’énigmes m’accaparaient, cependant je me sentais mieux, j’avais repris pied car je tendais vers un objectif. Un tri s’opérait en moi. Implicitement, j’avais basculé, l’acceptation de cet environnement surréaliste m’avait submergé, je ne craignais plus de crises de nerf subites. Étonnante plasticité du cerveau. Dérangeante également.

*

L’horizon maritime était légèrement opacifié, un large halo encerclait l’astre solaire, les rouleaux éclaboussaient d’écume le rivage et au loin le blockhaus qui lentement, marée après marée, inexorablement, se faisait engloutir par l’océan, ce boa.
La pointe de la Torche, langue de granit, ne savoure qu’un seul goût : le salé.
Des groupes sont éparpillés sur la longue plage qui remonte au nord jusque Penhors, des solitaires s’adonnent à toutes sortes d’activités ludiques sur l’eau. Trouver la jeune fille ne sera pas une sinécure, j’en ai bien peur. Ce doit être une des très rares adolescentes à ne pas posséder un téléphone portable ; de ce côté-là, elle connaît une liberté qui tend à se restreindre.
Je m’appuie sur le hasard. J’ai enlevé mes chaussures et flâne, profitant du massage agréable du sable sur la plante de mes pieds. Le doux vent du large époussette une migraine qui pulsait tel un quasar niché au cœur de mes neurones. Ne penser absolument à rien est une entreprise difficile, mais ici, il n’y a pas à se forcer, ce petit bonhomme qui importune sans relâche des mouettes résignées amène un sourire insouciant aux lèvres, ou ces dunes poilus d’oyats ondulants…
J’en ai gros sur la patate, et ça déborde. Je m’assieds, et laisse mes larmes s’écouler, mon nez s’obstruer, les hoquets prendre d’assaut mon larynx. Je n’avais pas pleuré depuis si longtemps, je cache mon visage au creux de mes genoux. Vous savez comment ça se passe dans la tête, toutes nos pensées tourbillonnent à n’en plus finir, le crâne ressemble à une boule souvenir remplie d’eau et de neige que l’on secoue, en attendant que ça se décante.
On me tend un mouchoir en papier dont je me sers laborieusement. Un peu gêné, je remercie la jeune femme, qui n’est pas celle que je cherche. Elle me montre un carnet et me fais signe de lire.
« Quelqu’un vous a piqué votre planche de surf ? »
Je ris calmement.
« Non, non… C’est venu, soudain, un trop-plein… de choses. » Je ris de nouveau, bas. « Ça passera. Ce n’est rien. Vous êtes muette ? » lui demandé-je, sur la défensive. Elle mime deux coups du tranchant de la main sur sa gorge, en hochant la tête, sans quitter son calepin qu’elle couvre de griffonnages.
« Je blaguais. Vous n’avez pas l’allure d’un surfeur. Un verre de cidre vous remonterait le moral ?
Du cidre ? Avec plaisir. »
Nous trinquons.
« Vous êtes bien silencieux…
Oh, désolé. Habituellement j’aime discuter, mais aujourd’hui je n’ai pas la forme. Par contre, cette gorgée de cidre arrive à point nommé. Je vous remercie… Comment vous appelez-vous ? »
Elle me donne son nom, je lui donne le mien.
« En vérité, je recherche quelqu’un, une jeune fille. Mais je n’en ai plus la volonté.
Pourquoi ça ? m’écrit-elle.
Je la cherchais parce qu’elle écrivait des billets qui m’avaient interpellé. En particulier parce qu’ils étaient écrits parmi les premiers, et… je… c’est étrange, j’ai l’impression de vivre un rêve éveillé. De tenir à bout de bras mon cerveau et de marcher en même temps, comme si j’expérimentais deux visions parallèles et très proches, mais que je désespérais jamais de lier. À un moment donné, j’ai dû me distordre, ou quelque chose approchant, je ne saurais pas le dire précisément… Depuis ce matin je nage dans l’incroyable fantasme d’être dans un monde où l’on peut acquérir quoi que ce soit de matériel simplement en écrivant sur des billets. Est-ce bien réel ?
Je ne sais pas. En tout cas je le suis.
Nous partageons un sourire. Je lui certifie que je suis rassuré, et nous rions, moi joyeusement, elle silencieusement.

*

Nous échangeâmes et plaisantâmes longtemps, assez pour que le soleil se fût métamorphosé en un demi-cercle.
Nous avons rédigé un billet à deux, trois jours plus tard. Il n’avait pas de couleur. Ce billet, aujourd’hui, j’ignore où il se trouve. Peu m’importe qu’il soit dans un recueil ou non. Malgré cela, je me souviens de son exorde, car il m’est resté en mémoire l’extrait le plus intense. Nous l’avions écrit.
« C’est une histoire capturée.
« Capturée, oh, sans brutalité aucune, très gentiment. Les mains en coupe et le ciel visible, elle pouvait s’envoler à n’importe quel instant, tout embobinée qu’elle était, comme un ruban de Möbius, quand ça lui chantait. Mais il est fort plausible qu’elle voulait se laisser attraper, ou, plus exactement, qu’elle désirait se laisser conter. Nous lui avons donc prêtée toute notre attention. »

Catégories :Intermédiaires

La Monnaie imparfaite #2

J’avais payé les consommations, ce soir-là, sans vraiment regarder ce que l’on me rendait. C’est chez moi en extirpant le contenu de ma poche que j’ai appréhendé le billet écrit, en forme de rectangle de couleur brun. Je farfouillais ma poche de nouveau, aucune trace de pièces habituelles. Je ne m’en formalisais pas. Voici ce qu’il y était écrit :
« Elle marche sur une plage, libérée de ses chaussures. Le sable sec et blanc fait peu à peu place au gris de l’humidité, où se retrouvent jonchés d’innombrables débris marins. Elle suit les courbes des vagues anciennes, éphémères empreintes fossilisées que soulignent les peaux mortes et sèches et noires de varech. Quelques petits galets, rapportés par les flots, délicatement recouverts d’une fine couche de sel, ressemblent à ceux que l’on observe dans certains gésiers, vient-elle à penser, et cela l’émeut qu’un tel phénomène soit commun au roulis des forces maritimes et au dispositif gastrique d’une poule.
« Beaucoup de coquillages vides, quelques-uns passablement décolorés, parsèment la grève au sable devenu grossier car crissant. Une soudaine pression entre le gros orteil et son voisin l’amène à jeter un œil plus franc au sol : une coquille jaune et inhabité de bigorneau émerge entre ses deux doigts de pied. Elle le fait luire du pouce humidifié au préalable par sa langue, afin d’apprécier davantage les lignes géométriques du petit œuvre de calcaire. Ce tourbillon naturellement figé, maelström poétique, unique preuve d’un passé révolu, sa rencontre fortuite avec son pied, la bouleverse profondément, et dans le ressac de la mer, une larme glisse sur sa joue. »
L’autre détail étrange, voire embarrassant car signe d’indiscrétion, était la date inscrite : elle correspondait à mon rendez-vous d’il y a deux semaines, le soir où pour la première fois j’avais fait part de mon projet de nouvelle. Je n’osais appeler mon ami pour un objet de discussion aussi bizarre, c’est pourquoi je décidais de reporter cette révélation à notre prochaine rencontre.
Je relisais plusieurs fois ce texte, ma foi plaisant à parcourir, tentant de dégager un quelconque indice sur l’individu qui me l’avait donné. Je refouillais de nouveau ma poche, là même où j’avais précipité la monnaie des boissons payées au bar… Mais, avais-je réellement senti le toucher métallique des pièces cuivrées ? À forcer ma mémoire, les souvenirs s’évanouissaient dans le flou de l’incertitude. Des flashs de lucidité me faisaient croire au contact doux du papier entre mes doigts avant de fourrer ce que j’avais perçu dans la poche de mon veston.
Pour éviter de m’embrouiller davantage, je me concentrais derechef sur le texte en lui-même. Il me faisait lui également obstacle, pas assez précis pour en tirer quoi que ce soit de probant. Je commençais à tourner en rond, et je me mis à faire les cent pas ; je n’avançais pas.

*

Le lendemain, à la boulangerie, je faisais la queue, il n’y avait que deux personnes qui me précédaient. Ayant choisi ce que je voulais acheter, je vis l’échange entre le client et la boulangère : le premier donna un billet de cinq euros, et la seconde lui rendit un rectangle crème plus deux orangés en guise de monnaie ! Je n’en croyais pas mes yeux, et, paniqué, je sortis mon billet de dix, en l’examinant sous tous les bords. Mais que pouvais-je bien y trouver d’anormal ?
Vint mon tour. J’énonçai mes choix, et avec réticence, croyant dans un coin de ma tête que la boulangère allait afficher à mon encontre une expression étonnée, je tendis mon billet de dix. La boulangère me le prit, et me délivra ma marchandise voulue fraîchement sortie du four ainsi que deux rectangles crème et un orangé ! Je ne vis que les papiers avant de les fourguer dans ma poche, sentant le rouge d’une honte me monter aux joues, honte dont je ne saisissais pas l’origine.
J’attendis d’avoir fermer le verrou de ma porte d’entrée avant de les regarder. En chemin, ma main les avait tripotés tour à tour, essayant par ce contact constant de croire en leur concrétisation. Les billets étaient datés d’il y a… cinq jours.
Premier crème : « Pourquoi elle ne reste pas avec lui ?… Non, là, je n’ai rien capté. C’est la guerre ? Et alors ? Ils peuvent s’enfuir et se cacher, non ? Ils se sont bien rencontrés à Paris… avant ou pendant que la ville soit occupée, d’ailleurs ? Je ne me rappelle plus… Bof, ça ne doit pas être important. »
Second crème : « Elle s’est forcée à regarder des « classiques » du cinéma afin de ne pas paraître tout à fait inculte, mais cela ne lui est qu’une perte de temps. L’écran de télévision n’est que le moyen d’afficher en saccadé (vingt-quatre images par seconde, malgré la définition que l’on prête aux écrans contemporains et la fluidité ressentie par le cerveau, reste du saccadé ; pareil à une ampoule banale) ce que contient une galette de silicate, c’est-à-dire une succession de scènes avec des personnages plus ou moins disposés à bien jouer selon leurs humeurs. »
Le billet orangé : « Voilà, elle part aux Amériques. Ah oui !… Terre de liberté, c’est bien connu ! Et lui, stoïque, sur le tarmac. C’est un poil ridicule comme fin. »
J’étais persuadé d’une chose : ces trois billets avaient été rédigés par la même personne, la même date et la même écriture s’y retrouvaient. Quant à faire un lien avec mon tout premier billet écrit, il y avait un pas que je n’osais franchir. Que se passait-il ? Qu’avais-je manqué récemment pour me savoir aussi désorienté ?
Je prenais immédiatement l’initiative d’aller dépenser un billet crème au magasin de presse, histoire de constater ce qu’il s’y passerait. Je marchais vite. Je m’emparais du canard satirique, me dirigeais vers la caisse et payais. L’homme du guichet me tendit un rectangle jaune, une simple phrase écrite dessus.

« Oui, c’est un jeu. »

Je n’étais pas tellement d’humeur à rire.
J’aurais pu m’adresser au guichetier, cependant j’avais la nette impression d’être tombé dans une dimension parallèle. Raisonnablement non. Je ne savais plus que faire. Déranger un ami ou une connaissance pour parler de ça, et il ou elle m’aurait demandé si j’avais de la fièvre. Ma boîte crânienne semblait retentir de toutes ses cloches, et je m’appuyais sur un lampadaire, de peur de chanceler sur le trottoir sans prévenir. Que devais-je faire, bon sang ? Tout s’embrouillait. On m’avait rendu un billet jaune pour le paiement d’un journal que j’avais acheté à l’aide d’un billet crème. Quel était le sens de tout ceci ? Je me perdais en conjectures.
Piqué au vif, je me décollais du poteau éteint et déambulais jusque mon appartement. En dépit de ça, j’étais déboussolé. Étais-je responsable ?… Trop de questions ! Je me tenais la tête en gémissant. Je sautais brusquement sur mon lit, avec pour objectif une sieste qui lorsque j’en sortirai, m’aura renvoyé dans la bonne dimension. Le sommeil ne voulut pas de moi.
J’étudiais mes nouveaux billets et concluait ainsi : une femme qui avait regardé « Casablanca » en DVD et qui ne l’avais que peu aimé, voire jugé mauvais. De toute évidence, elle n’appréciait guère les films. Réfléchir sur ces éléments m’évitait l’intrusion de pensées désagréables à mon équilibre mental. Des vagues d’angoisse refluaient en moi, et je craignais d’être bientôt emporté par la folie. Il me fallait des billets encore. Ceux rédigés par la première femme. Il était nécessaire, urgent, vital de la retrouver, et la conviction que tout s’éclaircirait alors s’installa en moi.

*

Je n’y tenais plus, j’en avais presque les larmes aux yeux.
Le moyen d’obtenir rapidement des billets écrits de la même main fut de revenir au bar pont-l’abbiste. Je fis mine de vouloir de la monnaie sur un billet de cinquante euros, et le barman, ennuyé, me donna trois billets rectangulaires et bruns, que je prenais fébrilement.
Le premier billet brun : « Il était une fois une fillette qui s’ennuyait terriblement chez elle. Ses peluches ne s’animaient plus comme avant, et ça la rendait assez triste. Tout ce qu’elle souhaitait, c’était de jouer avec eux au moins encore une fois et tous ensemble, mais rien à faire.
« Son papa et sa maman lui disaient : « Mais sors ! Il fait beau ! Ne reste pas enfermée dans ta chambre ! Va jouer dehors ! » Alors la petite fille allait dehors. Petit à petit, cela lui plut. Elle n’avait pas remarqué au fond du jardin combien il était grand, le chêne !…
« Il y a beaucoup d’insectes qui bourdonnent là-haut, et on a une belle vue. Les branches sont très épaisses et vont loin, toutes plates, horizontales, elles vont même presque toucher la maison ! Il y a un oiseau tout noir qui pépie beaucoup sur le toit, il ne chante pas, c’est sûr. Elle n’ira plus sur cette branche, elle pense qu’elle dérange l’oiseau.
« Ses mains sont toutes sales et ses genoux vermoulus aussi, un chêne ce n’est pas si propre. Elle pense qu’elle va être grondée, mais en fait pas du tout, ses parents lui demandent où elle a été, et ils sont contents ! « Notre fille découvre le monde ! » »
Je ne pense pas que ce billet-ci ait quoi que ce soit à faire avec mes recherches, l’écriture correspondrait à une fillette de l’âge de dix ans. Au contraire du suivant :
« Le fil d’araignée au plafond avait ramassé une quantité non négligeable de moutons. Les yeux bien ouverts, le tissu de la taie d’oreiller chauffant les lobes de ses oreilles, elle admirait l’épuisette de soie depuis longtemps abandonnée qui se balançait doucement au gré des courants aériens. Elle ne reposait pas sa tête au creux de ses mains, ça lui coupait la circulation sanguine.
« Elle éteignit la lampe de chevet. L’ampoule prenait des heures à se refroidir, pourvoyant une spectrale fluorescence au meuble, au livre, à la carafe d’eau.
« L’obscurité totale l’apaisait. Il était amusant de bouger sa mâchoire inférieure, les dents ont une géographie différente, chacune d’elles. Le contact dent contre dent l’effrayait toutefois ; il lui était arrivé de vivre un cauchemar qui lui faisait chasser les incisives inférieures vers l’extérieur par les incisives supérieures… Elle frissonna.
« Elle avait vécu, une fois seulement, un rêve très excitant : elle s’était regardée, sur son lit, dormant à poings fermés, d’un point de vue inédit. Son enveloppe ectoplasmique, avait-elle raconté à l’un de ses amis, effrayé du récit, comme acculé au plafond, avait la conscience de s’être évadée du corps recouvert de draps, et, en permanence liés, mémorisait le spectacle. »
Le dernier billet n’avait rien à voir non plus.
« La mobylette pétaradait de bonheur, au démarrage. « Pout… Poupout… Pout… » même qu’elle faisait. « Dis donc, où c’est qu’tu vas ? » cria Pépé. « Je te l’ai déjà dit, Pépé!  Je vais voir Mémé ! » répondit le p’tit mec. « Tu lui passes le bonjour alors ! » cria Pépé, qui ne se démonta pas. « Pour sûr ! Je lui ferai même la bise ! » fit le p’tit gars, qui enfilait son casque. Pépé balança son bras pour le congédier manu militari, pourtant il souriait tout en baragouinant un galimatias qui comprenait des termes proches du champ lexical de chenapan. L’engin partit dans un nuage de poussière âcre mélangé à une fumée bleuâtre d’essence de tondeuse à gazon, et un vacarme du tonnerre de Zeus. « Mééé… meuééé… » même qu’elle cassait les oreilles comme ça. Le vieux traîna des pieds. Il se sentait un peu perdu sans Mémé à la maison, depuis qu’elle était à l’hôpital pour son col du fémur. La vieillesse, ce n’est pas drôle. Pépé n’a pas peur de la mort (son approche est très stoïcienne sur le sujet), c’est le sentiment d’abandon qui le tourmente et l’effraie. D’un bout à l’autre de la vie, on devrait se poser des questions, et les léguer. Nous ne dépéririons pas. »
« Qu’avez-vous, monsieur ? » me demanda le barman. J’avais viré au pâle, retrouvant un billet écrit de cette même première main. Cette question faillit me faire vider mon sac sur l’obsession qui me rongeait, ces billets dont je devais interroger l’auteur, serait-il possible que quelqu’un m’aide ?
Il sourit, les traits amusés, un brin moqueur, au courant de la farce. « Je sais qui les écrit, ces textes, assure-t-il, je peux vous indiquer le chemin. »

Catégories :Intermédiaires

Infos sur le texte

Le texte ci-dessous est la première des trois parties (coupées sciemment car trop long, de facto) d’un texte rédigé au premier trimestre de l’année dernière. À la base, il devait être envoyé au PJEF, mais vu mon emploi du temps chargé depuis, je l’ai laissé un peu tombé. Ce n’est qu’un premier jet, sauf concernant les billets (ceux des deuxième et troisième parties, que je mettrai en ligne ce week-end à midi ; vous comprendrez alors :o) ), tout comme le texte du joueur de go.

Bonne lecture !

Catégories :Non classé

La Monnaie imparfaite #1

5 février 2010 2 commentaires

« L’autre jour m’est venue une idée de nouvelle originale – enfin, on ne sait jamais, quelqu’un l’a probablement écrite différemment ; c’est toujours ce que je pense quand je débute un texte.
Beaucoup de personnes écrivent, à notre époque, me glisse mon ami.
C’est clair. Et donc mon idée consiste en la chose suivante : remplacer l’argent par des textes que l’on composerait soi-même.
Pardon ? »
J’adorais mon idée, et je savais qu’il allait être surpris.
« Tu vas voir, c’est simple. Disons que dix euros valent cent mots, eh bien tu écris un texte de cent mots, et tu as ton billet de valeur égale à dix euros.
D’accord… Et si tu veux faire de la monnaie, comment ça se passe ? Par exemple, je paye ces deux demis 4,40 euros, ou plutôt, selon ton taux de change, quarante-quatre mots.
On te rend un texte de cinquante mots et un de six mots, ou deux de vingt-trois mots… Pleins de possibilités, tant qu’on te rend le compte.
Mais les billets en eux-mêmes, à quoi ils ressembleraient ?
Alors là, je ne sais pas trop… À des chèques ? Je veux dire : on pourrait écrire sur n’importe quelle surface et payer. Sauf que pour de gros achats, ce serait assez long… Bon, j’ai eu juste l’idée en tête et je n’ai pas eu le temps de m’y pencher dessus plus que ça… m’excusai-je après un moment de réflexion et un haussement d’épaules désabusé.
Non, non, c’est marrant, j’aime bien. Mais je pense que les gens auraient du mal à se passer de l’argent, tu ne crois pas ?
Justement ! Le truc, c’est que s’il n’existe plus les pièces de monnaie, l’argent tel qu’on l’utilise maintenant, s’il ne circule que ce nouvel argent littéraire, personne ne remarquera la différence ! On est bien passé du franc à l’euro. Ce sont juste les dénominations qui ont changé !
La différence de taille, c’est que l’on peut créer son argent. À quoi ça servirait de travailler, dans ce cas ? Et puis je doute qu’on puisse laisser quiconque créer son propre argent ! Il y a toujours des connards qui prennent leur pied à asservir autrui. Parce que là – je viens de comprendre –, ce que tu as comme postulat, ici, c’est de détruire le pouvoir !
Oui, oui, je vois ce que tu veux dire, je casse un lien puissant… D’ailleurs, c’est plutôt pas mal ! Du coup, fis-je après un silence, ça pose énormément de questions… Tu m’as eu ! souriais-je. Je ne voulais pas du tout en arriver là ! »
Il me rendit mon sourire.
« Qu’est-ce que tu avais en tête ?
J’avais plutôt des situations humoristiques, du genre le type en Inde qui cherche une maison, et qui marchande les prix avec l’agent immobilier :
« Quoi ? Un Mahabharata ? Vous voulez m’achever le poignet ?
« C’est une offre raisonnable, monsieur.
« Allez, je vous la prends pour sept Ramayana.
« Monsieur, je vous en prie ! Vous m’indignez !
« Huit Ramayana. Je n’irai pas plus haut.
« Neuf Ramayana.
« Topez là. »
Mon ami me regarda un instant.
« Les blagues littéraires, ça ne rend pas très bien quand tu n’es pas au fait de toutes les subtilités…
Effectivement, je viens de m’en apercevoir… Tu sais, l’Inde, les épopées… Le Mahabharata, c’est deux cents cinquante mille vers ; le Ramayana, environ dix fois moins.
Ok, j’ai compris.
Ou alors, au Japon, tu payes tes petits achats en haïku. Attends, attends… J’en ai un qui vient… Ah.

« Sur la cheminée
de granit, le merle s’égosille.
Nid douillet. »

Alors ?
Sympa. Vraiment. C’est drôle comme concept. »

*

« Je n’aime pas l’économie. C’est pour cette raison que je veux l’égratigner avec mes moyens. »

Mon leitmotiv actuel, pour cette nouvelle que je veux écrire. Je cherche toujours le sujet, certes… Il faut d’abord que je développe ce « concept » de monnaie littéraire avant de continuer. Et ça me tarabuste sacrément, parce que plus e creuse, plus sombres les problèmes surgissent.

Par exemple, si tout le monde produit des textes, pour vivre, il y en aurait trop à écouler, et leur valeur s’effondrerait. Que faut-il faire ? Leur donner une date de péremption ? Ça me semble raisonnable. Par extension il faut inscrire cette date sur le billet. Que faire des billets expirés ? Pourquoi ne pas les rassembler en un recueil, chaque année ?

Autre souci : l’authenticité du billet. Comment le rendre inviolable ? Les faux-monnayeurs s’adaptent très vite. Dans ce cas, la solution semble être le manuscrit et en particulier l’utilisation de la reconnaissance informatique de l’écriture ainsi que de la pression qu’exerce le rédacteur sur le papier. Après tout, ça existe déjà pour les signatures de chèques. Ce serait quasiment incassable car trop personnalisée. Et puis sachant que n’importe qui pourrait vivre en écrivant… Quoique, il y a des fainéants.

Sacrebleu ! Et ceux qui ne savent pas écrire car ils ne l’ont pas appris, tout simplement, ou bien physiquement handicapés ? Des bénévoles, des rédacteurs professionnels, et, à terme, des cours pour les uns et l’application de progrès technologiques pour d’autres.

Je m’agite en silence sur ma chaise, dans une salle d’études de la bibliothèque municipale, et sur la table, en pile pour certains, ouverts et étalés pour les autres, divers ouvrages de la littérature mondiale, d’économie et quelques encyclopédies. À essayer toutes les postures assises, je dois offrir un beau spectacle à la bibliothécaire de la réception, que j’ai déjà surpris à m’observer malgré la baie vitrée. Je n’aime pas beaucoup les zones d’ombre lorsque j’explore une idée – disons que je ne quadrille pas tous les champs, sinon j’aurais le temps de tomber en poussière avant d’en avoir vu le bout –, c’est pourquoi je parcours les grandes lignes pour connaître les rudiments.

Il y a un autre problème que je n’ai pas repéré tout de suite, peut-être parce qu’il était sous mon nez depuis le début, et il est énorme : toutes les langues n’usent pas de l’alphabet latin, et les mots en tant que tels n’ont plus rien à voir avec les sinogrammes, ou les caractères du sanskrit…

*

Deux semaines plus tard, mon ami, qui étudie sur Brest et qui descend en Finistère sud pour ne plus souffrir de cet empilage de ruines – cette ville que des riches grincheux de l’après-guerre n’ont pas voulu partager –, et moi nous rejoignions dans ce même bar situé au cœur de la capitale bigoudène. Nous échangeons quelques informations.
« Et alors, cette nouvelle sur l’argent transformé en billets épistolaires, ça avance ? s’enquit-il.
Quelle horreur ! Plus j’y vais en profondeur dans ce concept, et plus roche se durcit…
Eh bien, j’y ai réfléchi aussi, un peu, de mon côté. Cette idée est chouette dans sa valeur éducative, tu vois, le fait que les gens soient obligés d’écrire, c’est-à-dire, intrinsèquement, du travail, mais au départ, elle est fortement discriminante.
Comment ça ? »
Il inspira et s’appuya sur le dossier en bois du banc.
« C’est encore une histoire de classes sociales, au-delà des classes scolaires. La culture n’est pas d’accès facile ; surtout, elle n’est pas gratuite, loin de là ! Même pour accéder à des e-books gratuits sur Internet, encore faut-il avoir une connexion à côté ! Et l’ordinateur !
Je comprends, fis-je pensivement, les sourcils froncés. Tu as raison. Il y a toujours un moyen d’empêcher les gens de se cultiver. Il faut payer un abonnement pour emprunter, dans une bibliothèque, mis à part pour les sans-emplois.
Exactement.
Oui, ce concept est un fort médiat éducatif et culturel. Osons le mot : révolutionnaire ! » Et d’éclater de rire.
Il avait un sourire en coin communicatif.
« Éducatif… Imagine : une génération après la mise en place de ce système monétaire, l’analphabétisme a disparu, les religions perdent de leur influence, car les gens ne sont plus aussi dupes…
Il y aura toujours des récalcitrants, des conservateurs… l’interrompais-je.
Oui, certainement, mais ils seraient perçus comme liberticides, puisqu’ils seraient considérés comme faisant obstacle au développement cognitif d’autrui. Ils seraient renversés par les innombrables interprétations de leur « Livres sacrés », qui apparaîtraient. C’est une fantastique vision. Ensuite, la justice. Tout le monde serait à pied d’égalité, et non pas, pour paraphraser quelqu’un, certains plus égaux que d’autres.
Il y aurait comme un poids qui s’en irait. Un poids énorme ! Parce que, fondamentalement, qu’est-ce qui sépare les riches des pauvres ? »

Catégories :Intermédiaires