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Ne laisse personne te castrer #8

Il existe de ces personnes, de l’instant où l’on remarque leur présence, l’on sait que tôt ou tard dans la journée, nous aurons affaire à eux. On n’explique pas ce genre de rencontre soudaine, brève, quelquefois délétère, mais dont on se remémore le souvenir avec une grimace mi-figue mi-raisin sec, parce que tout de même, c’était assez embarrassant à vivre.
Dominique avait décroché les yeux du livre qu’elle tenait entre ses genoux pour regarder l’entrée principale, comme si elle avait tiqué sur une flagrance fugace ou un son subliminal parmi le brouhaha ininterrompu. Elle tomba sur une femme qui lui semblait dégager une vague lueur repoussante, subtilement méphistophélique, sans vraiment chercher à comprendre pourquoi, machinale, son aimant interne s’était braqué sur elle. Dominique, songeuse, la suivit un instant de son poste, inexpressive, avant que la foule ne la lui fasse perdre de vue. Elle reporta son attention sur Morgan qui se débrouillait fort bien pour vendre les livres, le tas s’étant sensiblement réduit d’un bon quart. Elle regarda bienveillante, cette peau presque diaphane piquetée de taches de rousseur qui se plissait et se mouvait, souple, alors que son fils vantait les valeurs universelles d’un ouvrage à un badaud.
Elle fut tirée de sa lecture par une question au ton étonnamment pressant :
« Qu’est-ce que vous lisez, Madame ? »
Dominique un peu déboussolée au sortir des pages regarda son interlocutrice avec surprise. Cette dernière ne lui souriait que des lèvres. La mère de Morgan se reprit en un battement de cils.
« Ah ! Bonjour madame. Je suis en train de lire Éloge de rien
— Oh, c’est rigolo comme livre, il est tout petit. Ça parle de quoi, au juste ?
— Eh bien, c’est une réflexion du XVIIIe siècle sur le Rien. Je vous en lis un passage, si vous voulez », fit précipitamment Dominique, qui se morigéna sur le pourquoi elle s’engageait dans une discussion avec cette femme qu’elle avait jugée immédiatement antipathique.
« Qu’est-ce que l’homme apporte avec lui en venant au monde ? Rien. Quand remporte-il, quand il en sort ? Rien. »
« Hum, bien bien, déclara l’autre en produisant une moue fine, ça m’a l’air psychologique, et je n’ai pas envie de me casser le cerveau à lire ! » Elle termina sa phrase d’un air fat, scrutant le mur du fond par-dessus Dominique, qui resta interdite. « Vous, jeune homme ! repartit-elle, alors que Dominique s’apprêtait à lui dire que son petit livre n’était pas à vendre, que me conseilleriez-vous comme bonne lecture divertissante ? » Elle s’aperçut tout à coup du fauteuil roulant, et du phrasé mâtiné d’impétuosité se déclina en mielleux.
« Pourquoi pas celui-là ? » dit Morgan tranquillement. Il lui tendit La Gloire de mon père de Marcel Pagnol, elle le lui prit avec un sourire plus affectueux qu’à sa mère.
« De quoi ça parle ? Ce titre me dit quelque chose…
— C’est le premier tome autobiographique de Marcel Pagnol…
— Oui, oui ! le coupa-t-elle. Exact ! Ça se passe au Pays Basque !
— Euh, je ne pense pas, il me semble que c’est dans les environs de Marseille… Maman ?
— Tout à fait, en Provence, acquiesca-t-elle froidement.
— Ah, oui, oui ! Marseille, les cigales. » La femme, entendant « Maman », avait difficilement dissimulé sa surprise. Elle passa de Dominique à Morgan discrètement, tandis que ce dernier donnait quelques détails sur la vie de Pagnol, essayant de dénicher des ressemblances.
Dominique tentait de replonger dans sa lecture, mais l’arrivée impromptue et désagréable avait occasionné un stress contradictoire avec cette journée qui s’annonçait active dans le bon sens. En quelques instants on l’avait mise sur les nerfs, et bien que cherchant un expédient à cette femme, la reprise de sa lecture se trouvait parasitée, ce qui l’exaspérait davantage. Le visage fermé, elle parcourait la salle du regard, faisant mine de ne pas suivre la conversation voisine.
« Ma foi, vous m’avez convaincu, jeune homme. Je vais prendre les trois. Mais, si ce n’est pas trop indiscret, puis-je vous demander pourquoi vous vendez ces livres ?
« Quelle innocence expressive ! » ironisa Dominique en pensée.
— Je les ai en double, madame. Je fais de la place pour d’autres livres, répondit Morgan.
— Dans ce cas, j’achète la moins bonne version que vous aviez ? »
Dominique se tourna à demi.
— Celle que j’ai jugé la moins confortable à tenir dans ma main, c’est vrai, dit Morgan, sans se laisser bousculer. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne vous siéra pas.
— Siéra pas… Non, je voulais dire, si jamais je m’aperçois qu’il manque une page ou deux, je me sentirai un peu lésée, vous comprenez ?
— Si une telle chose arrive, madame, je vous les reprendrai. Je vous donne mon numéro de téléphone, si vous le souhaitez. »
Ainsi fut fait. La cliente s’en alla avec les trois tomes de Pagnol. Une fois que Dominique la vit disparaître derrière la porte des toilettes, elle soupira :
« Ouuuh… Pénible ! En lançant un regard éloquent à son fils.
— Elle m’appellera, tu verras. C’est une personne à se croire « lésée » quoi qu’il arrive. »

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