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Archive for juin 2009

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18 juin 2009 1 commentaire

« Mieux vaut rouge au front que plaie au cœur. »

L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche (II, ch. XLIV)
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Le Pin noir de Tōkyō

Alors que je m’éloigne de l’hôtel, quelqu’un me hèle :
« Monsieur V. ! Monsieur V. ! Attendez ! Votre courrier ! »
Le brave s’approche de moi, tout essoufflé, et me tend une liasse d’enveloppes. Je le remercie verbalement et par un billet de mille roupies.
Mon taxi me dépose à la gare Chennai Egmore ; le train en partance pour Râmeshvaram, terminus, est déjà à quai, et ses wagons sont naturellement bondés d’un bout à l’autre. J’ai évité la cohue monstrueuse, et j’en suis bien heureux ; j’ai tout de même passé l’âge, à bientôt soixante-six ans. De toute manière, le trajet verra en quantité invraisemblable le débarquement et l’embarquement d’individus, c’est un spectacle que l’on expérimente malgré soi. En toute objectivité, j’ai eu le loisir de noter quelques différences comportementales au cœur des transports en commun entre des pays tels que celui-ci, l’Inde au demeurant, et le Japon : l’étroitesse urbaine sévère de ce dernier ordonne à la population de se rapprocher d’autrui jusqu’à l’insoutenable ; impossible d’avoir un wagon réservé aux femmes en Inde, par exemple. Mais c’est une question sociétale assez intéressante pour qu’un sociologue s’y soit penchée.
Et ici, j’ai la place et l’intimité suffisantes pour décacheter ces lettres reçues in extremis.
« Cher Monsieur V. Anand… » Recevoir une lettre de son banquier me jette toujours un froid. Je l’ignore pourquoi. Ce doit être pathologique. Et puis il est étrange de se voir donner du Cher Monsieur, après l’anonyme Cher client des débuts, une fois que l’on gagne bien sa vie.
« Mister V. Anand… » Une missive d’un admirateur ; au vu de la pauvreté de son vocabulaire anglais, j’estime qu’il doit être Français ou Étasunien. Il en a oublié son adresse d’expédition.
Imprimés sur la suivante, deux kanji familiers retiennent immédiatement mon attention : 囲碁, signifiant « jeu de go ». Absorbé par ma lecture, j’en oublie jusqu’aux cahots du départ et le vacarme afférent, mais pour ce faire je n’ai plus besoin d’un grand effort, les années ont œuvré en ce sens, car voyager m’est devenu une seconde nature.
La lettre est émise sans surprise par la Nihon Ki-In.
Je retire mes lunettes, me redresse et m’appuie sur le dossier du banc. Les fenêtres opacifiées par la fine poussière des terres orientales, le train, ayant atteint sa vitesse de croisière, bringueballe à travers des paysages qui défilent, auxquels je n’accorde qu’un intérêt limité, relevé grâce à la perspective qui offre une reptation toute locale aux routes sinueuses. Les éclats sauvages du soleil sur les petits lacs et rizières imprègnent mes rétines et me renvoient au présent.
La Nihon Ki-In, la plus importante des ligues professionnelles japonaises de go, a décidé l’organisation d’un tournoi exceptionnel, doté d’un prix tout aussi exceptionnel. Ce prix consiste en un goban en kaya, de bols en acajou, de pierres blanches en marbre blanc du Rajasthan et de pierres noires en diamants noirs du Brésil. Je n’ai pas pris la peine de m’écorcher la vue en lisant l’estimation de cette œuvre d’art — une fortune proprement indécente, au regard de l’enjeu.
Un jubango entre ma personne et mon adversaire légendaire, Cho Kaneda.
Ils souhaitent à l’aide de cette entremise — c’en est pitoyable — un vainqueur pour définitivement nous départager.

Je suis né au Sri Lanka, à Ratnapura, plus communément surnommée la Cité des Gemmes. Ma mère avait coutume de dire que notre île était une larme de beauté sur l’océan, libérée suite à l’intrusion d’une poussière dans l’œil de Vishnu ; pour cette raison, mes frères et sœurs devions nous sentir pieux et fiers d’avoir débuté notre vie terrestre au Sri Lanka. Mon père, plus pragmatique sans doute, était un marchand de gemmes, très reconnu et très apprécié dans la région ; ce commerce juteux, qui avait appartenu à mon grand-père (je n’ai connu aucun de mes grands-pères), devait quelque peu aider à cette renommée.
C’est pourquoi, comparativement à des centaines de milliers de mes compatriotes, je n’ai pas eu à me plaindre de ma jeunesse. Jours bénis que ceux passés à folâtrer en vue du Samanalakanda, où ma famille, à Maskeliya, possédait une maison de villégiature.
Pourtant, mon père nourrissait en lui une sorte d’appréhension à l’égard de l’avenir de sa descendance, et elle fit surface lorsqu’un jour, devant mon insistance qui vainquit sa répugnance, il m’emmena faire une visite d’une de ses mines. Nous ne descendîmes même pas à vingt mètres de profondeur ; la promiscuité insoutenable à l’intérieur de cette fourmilière humaine, nageant dans une atmosphère suffocante de chaleur et de poussière me procura un choc. Mon père m’évacua aussitôt, mais j’ai longtemps subodoré, à raison, que son traumatisme s’était cristallisé sur l’image d’une bande de gamins employés dans sa prospection, et qui s’enfonçait dans les ténèbres à nos côtés, au moment où je paniquais. Cette vision d’enfants à l’âge sensiblement équivalent au mien, grattant la roche dans un profond boyau, provoqua un lent et définitif revirement chez mon père.
Les années s’écoulant, il se fixa sur l’idée d’interdire l’entrée dans son circuit commercial à ses enfants ; bien que cette marotte héréditaire de la primogéniture perdurât ailleurs encore, mon père ne se résolut pas d’y succomber, et je ne devins pas l’entrepreneur héritier. Il souhaitait ardemment que ses enfants réussissent honnêtement leur vie tout en évitant de ne pas leur apprendre d’où ils venaient, ce qui, et je ne le réalisai que plus tard, était une preuve d’amour en même temps qu’un désaveu sur la source des revenus familiaux. Je n’ai nullement cherché à l’exonérer de ses erreurs.
Me protéger contre son gagne-pain peu recommandable ne m’empêcha pas de faire la connaissance des enfants de ses « partenaires de travail » et, de fil en aiguille, de m’attacher à un groupe de Thaïlandais et de Japonais, qui habitaient une baraque reculée aux limites de Ratnapura. Je rentrais alors dans ma treizième année, et je n’ignorais rien de la teneur de leurs loisirs, constitués de la compagnie de filles de joie et de l’absorption d’opiacés. Je n’y participais pas, les ravages que je constatais me dissuadaient amplement ; je faisais preuve d’un sang-froid (certainement un héritage maternel) inébranlable à chaque fois que l’un d’entre eux me proposait d’essayer et que je refusais poliment, ce qui se soldait toujours, venant de mon interlocuteur, d’une énervante et hypocrite approbation.
Mais ils s’adonnaient également au Mahjong, ce qui ne manquait jamais d’apporter son lot de spectateurs et de parieurs. Les parties avaient lieu systématiquement à l’étage de cette même baraque légendaire ; je veillais à ce que ma mère ne sache que vaguement où je me rendais. Je me débrouillais fort bien dans mes études, et j’avais le droit à ma sortie nocturne de fin de semaine, qu’elle le voulût ou non.
Ah… L’étage. Ce soupçon d’interdit qui l’enrobait d’atours ensorcelants, que le moindre regard jeté me faisait frissonner, l’excitation grimpant à chaque marche gravie de l’escalier. C’est un de ces endroits que l’on se remémore avec une boule dans la gorge, car les souvenirs qui s’y rapportent ont été gravés à vif : les nappes de fumée au plafond plus ou moins éclairées par l’ampoule jaunâtre, les murs décrépis et moisis, le sol étrangement peu encombré, ces joueurs flous car en trépignement constant autour d’une table pivot. On se déplace entre les spectateurs et l’on essaye de comprendre ce qui se déroule, abasourdi par les manifestations d’emballement et de déconvenue du public provoquées par les incantations magiques (« Chow ! », « Pung ! ») que les joueurs profèrent à grands gestes.
La partie se termine, et les exclamations transpercent le brouillard tabagique, tandis que des billets changent de main. Je suis debout devant la table, indifférent à l’agitation qui m’entoure, perplexe de l’issue comme à chaque fois, tentant vainement de mettre des mots sur les sinogrammes gravés sur les pièces que j’examine. Un des joueurs est encore attablé, heureux apparemment du déroulement, et il me remarque, impuissant d’incompréhension.
« Ne t’embête pas avec ce jeu, Anand mon gars, c’est de la petite bière ! Si tu veux, je t’en montre un qui vaut la peine de se creuser les méninges. Qu’est-ce que t’en dis ? »
J’accepte avec une mine grave, mais j’ai les yeux qui pétillent, ce qui le fait rire. Il m’emmène dans une pièce adjacente, et là, il découvre d’une étoffe un genre de table basse quadrillé, reposant sur quatre pieds épais. Me méprenant sur le plateau, je lui fais remarquer que s’il compte m’initier aux dames ou aux échecs, il perd son temps.
« Tu te trompes garçon, c’est le jeu de go, et il requiert davantage de jugeote que les compétences additionnées des meilleurs joueurs d’échecs du monde. C’est le jeu de stratégie ultime. »
Ma circonspection fut vite mise à bas face au calme, teinté de respect pour le meuble, qu’il arborait. M’offrant un tabouret, s’installant de l’autre côté de l’étrange plateau (« Un goban »), il me raconta plus qu’il ne m’enseigna les règles. Nous commençâmes en 9 x 9.
Après réflexion, le goban m’aspira au centre d’un monde dont l’histoire s’apparentait à une série infinie d’âpres batailles aux manœuvres de prudence extrême à frôlant dangereusement la folie. Le go m’est apparu tel un labyrinthe aux ramifications plus profondes et complexes que jamais, éveillant en moi une envie de spéléologie ludique exclusive à ce jeu. On venait de m’offrir un des plus extraordinaires instants de mon existence : je m’étais révélé.

Je perds la notion du temps, à rêvasser ; nous quittons Madurai. Il m’arrive d’oublier où je suis quand je joue. Mon plus gros défaut est de ne pas savoir jouer au go « pour du beurre », et ç’a commencé dès que je sus jouer correctement en 13 x 13.
Quelquefois, je jouais excessivement. J’y mettais tellement de concentration qu’au sortir de la dernière partie, je restais temporairement myope, avec le cerveau qui vibrait à m’en faire vaciller. Mais à nul moment une accoutumance et encore moins de lassitude.
Lentement, sûrement, la philosophie du jeu m’imprégnait, et je n’avais aucune réticence à cela. Ma famille comprit qu’il se déroulait quelque chose de nouveau, car l’effort intellectuel important que je consacrais au go s’en faisait sensiblement ressentir sur mes notes scolaires ; rien que de très bénin, assez tout de même pour alerter les parents. Ils crurent à l’arrivée impromptue d’une fille dans ma vie, et j’ai adoré leur faire la nique quand je leur ai montré le goban. Ils ne savaient comment réagir !
Personne ne s’enthousiasma autant que moi pour le go dans ma famille, malgré le fait que certains essayèrent de s’y mettre. Je restais excellent étudiant, ce qui constituait l’essentiel pour mes parents, et ils acceptèrent la venue du go. Ils n’avaient pas vraiment le choix, toute considération faite.
Chaque jour m’apportait sa subtilité (et cela ne s’est pas démenti depuis) ; je brûlais de rencontrer de nouveaux adversaires afin d’avoir en face une nouvelle personnalité sur le champ de bataille, comprendre ses ressorts, le pousser à s’adapter… En quelques mois, j’eus fait le tour des Thaïlandais et des Japonais, je perdais de moins en moins fréquemment en 19 x 19, et ce avec des handicaps plus contraignants encore, maîtrisant ce que mon entraîneur amateur pouvait encore m’inculquer. Il perçut le danger de l’étiolement du potentiel que je détenais, et c’est pourquoi il demanda à rencontrer mes parents.
Ils eurent une longue discussion dont je ne fus témoin d’aucune séquence ; un comble puisque cela me concernait directement. À cet âge-là, mes parents pensaient encore pouvoir influencer sur mes choix de carrière, mais ils se trompaient lourdement : j’avais fait bien plus que de découvrir un jeu. C’est en substance une partie de ce qu’il s’était dit.
La porte s’ouvrit en grinçant, et mon père impassible vint vers moi, me prenant par l’épaule.
« Anand, mon fils, me fit-il d’un ton qu’il voulait léger, que dirais-tu d’un voyage d’études au Japon ?
— Un… voyage au Japon ? balbutiai-je.
— Un voyage d’études, note-le bien.
— Oui !
— Oui quoi ?
— Oui, je veux y aller ! »
J’avais accepté sans même savoir de quoi il retournait. Je n’ignorais pas que le go se pratiquait abondamment au Japon, mais de là à en faire un voyage d’études, tout devenait confus.
Mon découvreur m’expliqua qu’au pays du soleil levant, il existait des écoles de go, que les apprentis se nommaient insei, et que si je le souhaitais, que si je me sentais fort, je pouvais devenir l’un d’entre eux. À ces mots, je cherchais la joie chez mes parents, une joie au moins équivalente à celle qui m’anima, cependant mon père regardait dehors à travers une fenêtre, et ma mère, malgré son sourire, semblait abattue.
Un sourire qui ne s’accordait pas avec ses yeux pleins de tristesse : c’est ce que je perçus dans l’expression qu’elle témoignait. Instinctivement je saisis ce qui la chagrinait. J’avais envie de la réconforter en lui disant qu’elle n’avait pas failli, dans son éducation, mais que le joug maternel se brisait de différentes manières, et que la voie qu’elle s’était tracée pour moi ne convenait pas à l’intéressé. Les plus grands succès personnels sont loin d’être matériels. J’aurais voulu lui dire tout cela avec mes mots d’alors, mais je me suis tu.
Je me suis tu…

Il fait chaud, à l’intérieur du wagon : mes doigts sont humides alors que je les passe sur mon front.
Trop tard maintenant, pour dévoiler ces vérités. Ce fut probablement le bon choix que de me taire. Ça ne l’aurait pas vraiment réconfortée. Rien de pire de dire à une mère qu’elle s’est trompée sur son enfant, spécialement l’aîné, sur quelque point que ce soit. Surtout si c’est l’enfant qui l’énonce. Cependant, l’on sait que, au fond, n’importe quelle éducation parentale est un ratage, et ma mère, inconsciemment à cette heure, l’accepta.
J’eus un soutien parental sans faille, et c’est ce qui fit toute la différence. Cette preuve d’amour me tient aujourd’hui encore au chaud.
Du soutien, j’aurais souhaité en avoir davantage, trois mois plus tard, lors du voyage en avion jusqu’à Tōkyō !
Le bruit et la fureur mécaniques de l’appareil, sans commune mesure avec le train ou la voiture, les turbulences qui jouent avec votre estomac comme un chat avec une souris, et la terrible vue par l’étroit hublot qui vous donne conscience qu’une simple épaisseur de métal vous sépare d’un vide de plusieurs kilomètres de hauteur, j’en ai eu une crise dont je n’ai que de vagues souvenirs, suffisamment convaincante malgré tout pour que mes futurs allers-retours Sri Lanka-Japon (et les autres voyages internationaux inaccessibles par le train) se fassent en bateau : Chennai-Singapour-Hong Kong-Tōkyō. Chennai est depuis devenu un second chez-moi, en y reportant mon allégresse nostalgique du sol sous-continental indien.
Vous pourriez me dire qu’en bateau, on navigue sur presque autant de vide aquatique, et je ne dénierais pas la remarque. Mais du pont, je ne vois pas le fond sous-marin.
Mon arrivée au Japon n’en fut pas moins un bouleversement intérieur. Qu’est-ce que c’était que tous ces signes ? Comment devait-on les prononcer ? J’eus des ressources à solliciter pour ne pas me mettre à pleurer, devant mon découvreur qui rayonnait de la façon dont on rayonne tranquillement, de retour à la maison après un long voyage.
J’eus peur, évidemment. Je n’osais regarder les autochtones que du coin de l’œil, puis je baissais la tête. J’avais assez d’intellect pour me figurer la honte que devait me signifier la pensée qu’ils se ressemblaient tous. À l’époque où je côtoyais mes amis d’Extrême-Orient à Ratnapura, je n’avais aucune chance de les confondre parce que je les connaissais suffisamment bien. Ici, noyé dans cette foule, plus qu’autre chose, c’est imaginer ma confusion d’être incapable d’identifier qui que ce soit du premier coup d’œil, et même du deuxième, qui prenait le dessus. J’ai compris plus tard qu’il se produisait un phénomène semblable à chaque individu plongeant pour la première fois au sein d’une population aux phénotypes différents. Mon premier entraîneur et découvreur est passé par là ; c’est déstabilisant, mais on s’y fait vite. Toutefois, pour mon nouvel environnement humain, il n’était pas possible d’oublier qu’est-ce que j’étais. Le contraste l’en empêchait.
Mon Maître Cho Kaneda s’en contrefichait royalement. Il ne voyait que l’individu et le joueur de go.
Mon découvreur m’avait laissé seul dans une chambre d’hôtel, et avant de me quitter (je ne l’ai jamais revu, même à Ratnapura, et ce n’est pas faute d’avoir demandé de ses nouvelles ; mais j’imagine que dans son « travail », on devait savoir changer de place en un tour de main), me dit d’attendre le lendemain matin que mon Maître vienne me récupérer.
Je n’ai qu’à peine somnoler, cette nuit-là, et je me rappelle précisément de ma fascination craintive que m’inspirait toute cette lumière citadine, que la hauteur de ma chambre me permettait d’apprécier. Tant de monde !
Tant de monde, oui, les uns sur les autres, un peuple qui a élevé au rang d’art l’exiguïté. Tant de monde que le métro tokyoïte, pieuvre de céramique étendant ses tentacules vers chaque recoin urbanisé, auquel rien n’échappe – une station, une ventouse –, unit dans une peur, diffuse, de l’inconnu, le paradoxe étant l’espoir de revivre à l’idée de rencontrer un familier dans une rame bondée. Tant de monde déchiré par les sociétés ancienne et moderne, par une déshumanisation électronique, par une déliquescence familiale, individuelle, cérébrale.
D’aucuns peuvent se récrier à la lecture de la phrase précédente, mais mon Maître m’a plus ou moins orienté pour que je me bâtisse cette vision du pays dans lequel j’allais évoluer de si nombreuses années.
Mon Maître officiait au dojo de Kitani Minoru, joueur très célèbre, et à juste titre, en son temps ; une très bonne école où l’émulation du jeu ne faisait jamais défaut. Je ne m’y fis pas vraiment d’amis, plutôt des connaissances, car l’esprit de compétition n’était pas terrée très loin et parasitait à terme les relations entre insei. Je n’ai pas la prétention de généraliser mon cas, je livre mon impression générale.
J’étais toutefois entravé par la barrière de la langue, obstacle monumental s’il en faut. Le sensei et moi-même avons commencé par communiquer au moyen de gestes simples de la vie courante, en me faisant répéter ensuite ; le tout en s’exprimant uniquement en japonais. Puis j’en vins à recopier les caractères hiragana et katakana, avant de m’attaquer au défi énorme que sont les kanji. Le dialecte japonais est complexe à assimiler ; c’est une aventure calligraphique qui me ramenait loin en arrière dans le temps scolaire.
Pour me fournir un large et conséquent bagage de vocabulaire, en sus des journaux, il m’amena à la lecture d’auteurs contemporains illustres : Tanizaki, Oe, Yoshikawa, Kawabata. Puis, lorsqu’il me sentit intellectuellement prêt, je remontais le fleuve de la littérature nippone, jeune nautonier jetant l’ancre dans les parages contemplatifs de Bashō, louvoyant lors de la période sombre relatée dans le Dit des Heike, épiant la cour du Dit du Genji, revivant les âges démiurgiques dépeints dans le Kojiki… Pour résumer, je n’ai pas eu à me plaindre pour mon éducation, mon Maître observant ex professo une ligne stricte : la culture est redoutable.
« Ne pas saisir jusqu’aux racines le pays dans lequel on tente de vivre, me confia un jour le sensei, c’est comme tenter de découvrir la recette du pudding en l’ingurgitant une seule fois. » Il restait expressément obscur afin que je fasse l’effort de la recherche du sens de ses propos. « Le plateau de go est une énigme en perpétuel mouvement ; c’est parce que tu ne joueras jamais deux fois la même partie qu’il est essentiel que tu t’imprègnes de l’imprévisibilité, et non de la stagnation » m’enseigna-t-il un jour qu’il voulait mieux se faire comprendre.
La limite de chacun, et ce sur quoi il s’acharnait à m’inculquer la raison, se concentrait sur la ligne de démarcation entre tenir le jeu à sa main et devenir débordé par la dispersion. Il fallait que j’appose des mots sur ces concepts pour m’appuyer dessus et ainsi monter d’un échelon. Je pus, à cette époque, mettre un mot sur ce qui caractérisait l’essence du go, à ses yeux : l’initiative. Aujourd’hui, l’expérience aidant, l’initiative, ai-je pu constater, se retrouve dans la totalité sinon dans la majeure partie des jeux de plateaux.
Au dojo, mon jeu dénotait, je m’y procurais une réputation de jeune fou, d’« exotique ». Ils apprirent néanmoins à vite me respecter, car sur le goban, je mettais la manière pour les humilier, proposant à mes adversaires d’ajouter quelques pierres de handicap en début de partie, leur laissant de fait de poser la première pierre. Je m’aguerris aux compétitions insei, étalant un sang-froid que je travaillais à ne pas être seulement de façade. J’essayais autant que faire se pouvait de contrôler mes forces sur le goban pour canaliser celles de mes antagonistes, afin d’approcher au plus près la taille de mon territoire des leurs. La maturité et la maîtrise du joueur s’avisent ainsi, m’indiqua mon Maître. J’intégrais la ligue amateure de la Nihon Ki-In à vingt-deux ans.
C’est exact, originellement, mon « voyage d’études » se terminait au bout d’une année. Il y a des élans qu’on ne contrôle plus… Bien qu’éloigné un long moment, le lien avec ma terre natale n’avait pas été rompu, j’avais écrit une lettre chaque semaine.
C’est précisément cette acquisition du statut amateur qui me permit de rentrer au Sri Lanka tout un trimestre, et c’en était la juste récompense. Mes parents avaient quelque peu grisonné, mes frères et sœurs grandi (n’avoir pas été à leurs côtés ces années « d’exil » estudiantines reste sur mon cœur comme le plus grand regret de mon existence, cependant j’ai accepté le sacrifice), et dans l’ensemble, Ratnapura avait continué son pourrissement humide et vert, ce qui n’avait pas changé, paradoxalement. L’endoculturation exercée par mon Maître fut criante lors de ce séjour. Je fus assez ferme pour prendre la résolution de rentrer au Sri Lanka un mois par an (même s’il fallait prendre l’avion !) et Cho Kaneda se plia à mes arguments.
C’est pendant cette époque de mon entrée dans la compétition amateure que deux événements retentissants secouèrent ma vie. Le premier se déroula au Nakajima-no-ochaya, qui est, littéralement, la maison de thé de l’île centrale. L’île en question se situe dans le jardin Hama-Rikyû, à Tōkyō ; c’est là que le sensei m’emmena un jour d’automne. Il s’était arrêté, un petit instant, silencieux, respectueux, au pied du grand pin noir près de l’entrée du jardin de promenade, avant de reprendre lentement la marche. La maison de thé sur Nakajima, au centre du plus grand plan d’eau, était relié par trois ponts, selon le Maître, et celui que nous empruntions se nommait le O-tsutai-bashi. Je me souviens seulement des noms, rien de la clarté du ciel ou non, rien des feuilles rousses chutant des heures ; seulement, lorsque nous nous faisions servir le thé, d’un petit paquet que me tendait Cho Kaneda. (Après toutes ces années où j’ai reçu L’Art de la guerre de Sun Tzu, j’ai tendance à braquer une loupe grossissante sur ce transfert de compétences, en oblitérant le reste, c’est-à-dire ce qui ne s’observait pas dans le verre. Il y a de ces moments couperets intimes que l’on ne peut expliquer à personne sauf à celle concernée ; et encore, les balbutiements sont fréquents.) Oui, mon Maître, Cho Kaneda, depuis ce jour, je n’ai plus de crainte superstitieuse à l’appeler par son patronyme, car j’ai vu l’être humain en lui à travers ce livre enrobé d’un papier sommaire, j’ai vu l’adversaire, et par-dessus tout, j’ai vu l’ami.
C’est l’unique fois où j’ai vu Cho Kaneda désarçonné.
L’autre événement fut le défi qu’il me lança par l’intermédiaire d’une affiche placardée au dojo. Cette affiche donnait les noms, les jours et l’heure des dix parties du jubango. Notre confrontation allait revêtir un caractère officiel ; l’élève devait se détacher du maître. Cela amusa alors beaucoup la galerie, et d’aucuns vinrent en curieux voir comment je me comporterai face à Kaneda.
Ce dernier voulut absolument partir sur un pied d’égalité avec moi, il n’accepta pas les règles modernes telles que l’attribution d’un demi-point ou l’utilisation du komi (y a-t-il compensation pour les Noirs aux échecs ?). Puisque nous échangions à tour de rôle les couleurs des pions équitablement, il ne percevait pas la nécessité entre nous deux de déroger aux coutumes des siècles. Il ne m’octroya même pas de pierres de handicap, ce qui provoqua quelques murmures dans l’assistance. Mais ce jubango contribua à la légendaire bataille que Cho Kaneda et moi-même livrâmes jusque maintenant. Nous n’avons pas réussi à nous départager. Les parties se succédaient, victoires et défaites et jigo (parties nulles), mais chaque jubango nous renvoyaient dos à dos avec un score de parité. La technique investie impressionna grandement les observateurs, nous ne nous épargnions aucunement.
On n’exige pas une bataille amicale, c’est inconvenant. Ça ne se commande pas. C’est pourquoi ce courrier de la Nihon Ki-In m’exaspère tant.

Râmeshvaram n’est plus très éloigné, car le serpent de ferraille Pamban enjambant le détroit se profile. Cette ville est la dernière de la ligne depuis qu’un cyclone a dévasté Dhanushkodi, à la pointe orientale de l’île, les dunes mangeant peu à peu les ruines de cet ancien terminus. On se fait conduire en jeep jusque Dhanushkodi, sur les bandes de sable, d’où l’on prend le ferry pour Talaimannar, au Sri Lanka. Tout un périple. Je redoute le jour où cela sera au-dessus de mes forces.
Mon parcours dans le monde du go est laborieux à raconter, et il n’aurait pas grand-chose de remarquable si ce n’était un Sri Lankais qui l’effectuait. L’année de mes 27 ans, après un tournoi remporté avec acharnement, j’entrais dans la ligue professionnelle de la Nihon Ki-In.
Je fis dans le même temps la connaissance de Kei, l’amour de ma vie, mais d’elle, il ne sera objet d’aucune évocation. Ça ne vous regarde tout simplement pas.
Cette carrière donc, qui peut obséder n’importe qui jour et nuit, elle put décoller dès ma professionnalisation. Je me confrontais à la mine désabusée des autres joueurs qui, condescendants envers les amateurs nouvellement montés en caste supérieure, ne se préoccupaient guère de ceux-ci. Ils attendaient de voir, en particulier à mon encontre, les rumeurs de batailles féroces livrées avec mon Maître étant parvenues à titiller leurs augustes oreilles.
Le coup de tonnerre frappait l’année de mon trentenaire, lorsque je remportais le titre Hon’inbō. Vous ne pouvez vous figurer l’ébranlement que cela représentât pour ce microcosme et ce pays. « Quoi ! Un gaikokujin ! Rafler le Hon’inbō au nez et à la barbe des neuvièmes dan ! » C’était véritablement inimaginable. Certains avancèrent, à mots couverts, que ma victoire se fût acquise par « la déstabilisation » que la couleur de ma peau pouvait avoir causé chez mes adversaires !
Histoire de damer le pion aux voix disgracieuses, je ne me suis pas arrêté à ce titre-là.
J’atteignis le neuvième dan à mes 48 ans.
Parallèlement à tout ceci, mes jubango égalitaires avec Kaneda s’espacèrent dans le temps ; a contrario, l’attente du prochain augmentait l’enthousiasme du public averti. En restant modeste et réaliste, je peux affirmer que mon statut grandissant et le rayonnement de mon Maître contribuèrent à alimenter la flamme de l’attente. Un journaliste chinois (tout à fait, chinois) a poussé la comparaison avec les deux mythiques dragons créateurs du jeu, Hei-Zi et Bai-Zi, qui se livrent selon le mythe la même partie depuis des millénaires, puisque immortels et infiniment patients !
De patience il fallait faire preuve, car à mon grand chagrin, Cho Kaneda intégra la Hanguk Kiwon, la ligue professionnelle coréenne, parce qu’immigré coréen de troisième génération. Nous ne nous sommes jamais rencontrés en compétition japonaise officielle. Il ne m’avait jamais fait part de ses origines ; d’ailleurs cela ne regardait que lui. Il me confia un jour que l’introspection qui avait abouti à ce cap décisif dans sa vie, prenait sa source le jour où je m’étais imposé pour mon voyage annuel dans mes terres natales. Qu’il me livrât ce gage d’amitié en toute sincérité m’avait rendu les yeux humides, et mon désarroi que je traînais depuis cette résolution se mua en une humeur tranquille et apaisée.

Des vagues s’écrasent contre la coque du ferry. Nous frôlons le Ram Situ, le Pont de Rāma, cette chaîne de bancs de sable, cordon de silicate reliant symboliquement l’Inde au Sri Lanka. Cette traversée représente énormément de choses pour moi.
Le Rāmāyaṇa est une épopée que ma mère me racontait au lit. J’avais des visions plein la tête, mais ce pont de singes remportait la palme dans mes délires imaginatifs. Entendre la voix maternelle aujourd’hui me manque terriblement. L’eau qui balance le bateau me berce intérieurement ; les rayons solaires réchauffent ma peau, bien lisse pour mon âge. Au fond de moi, je suis encore un petit garçon, et j’en mesure la valeur, à l’aune de notre époque.
Car je n’ai pas compris pourquoi elle est morte avec mon père, quelque part sur cette île nommée Neduntheevu, à des kilomètres plus au nord de ma position, un lieu de honte universelle, un lieu de génocide tamoul, où périrent des millions d’individus qui eux ne peuvent plus s’interroger sur ce qui s’est passé, avant que l’Inde démocratique, l’ONU passive et impuissante, ne daigne lever un doigt pour cesser l’hécatombe. Une haine sans fondement m’a coupé de mes parents. Toute ma volonté m’est inutile pour lancer un pont de singes et les ramener. La mort ne m’est pas un indicatif pour estimer la valeur d’êtres qui me sont chers.

Je n’accepterai pas ce tournoi, mais j’irai revoir mon vieil ami.

Catégories :Intermédiaires

Avertissement

Le texte posté ci-dessous est le deuxième jet de l’Intermédiaire XXIV. Dans l’ensemble, il ressemble bien plus à ce que je souhaitais passer à travers ce texte, et je suis content du résultat, même s’il ne s’agit encore une fois que du second jet. Mais il est beaucoup plus mieux écrit que le premier jet. Quelques réglages à effectuer, et ça sera bon. Mais pour l’instant, j’ai d’autres projets littéraires dans ma besace, et ils se font pressants.

J’imagine que pour certains mots, d’aucuns seront un peu déboussolés, je remets ici les notes du XXIV.

Chennai (anciennement appelé Madras) est la capitale de l’État du Tamil Nadu, en Inde du sud. Chennai Egmore est une des deux gares de la ville ; celle-ci pourvoie les gares du territoire du Tamil Nadu, et la gare de Chennai Central est à vocation nationale, ayant des lignes pour Delhi, Calcutta, Bombay, Bangalore…

La Nihon Ki-In est également connue sous le nom d’Association japonaise de go ; c’est la principale organisation de go du pays. Elle donne les dan (rang) et des diplômes aux amateurs et supervise le monde professionnel. L’autre principale organisation japonaise est la Kansai Ki-In (qui faisait partie intégrante auparavant de la Nihon Ki-In).

Un jubango est un match de dix parties.

Un goban est le meuble sur lesquelles se jouent les parties de go. C’est bien plus qu’un simple plateau, c’est une table. Le tablier de jeu est un dallage de 18 carrés (quoique pas tout à fait, il y a une différence de l’ordre du millimètre selon le côté) sur 18, ou 19 lignes sur 19. Le kaya est le bois symbolique que les Japonais affectionnent particulièrement pour la confection des goban, bois très onéreux. Les bols servent bien sûr à conserver les pierres. Les diamants noirs sont d’autant plus rares qu’ils sont pour l’immense majorité de ceux trouvés d’origine extraterrestre !

Le Samanalakanda ou Sri Pada en singhalais, ou Pic d’Adam, est une montagne culminant à 2243 mètres d’altitude (mais n’est pas le point culminant du Sri Lanka), et est sacrée pour de nombreuses religions. Samanalakanda signifie la « montagne aux papillons ». Maskeliya est la ville qui se situe aux pieds de ce mont.

Le Mahjong est un fameux jeu chinois, qui se pratique avec des dominos plus élaborés.

Les pierres du go se placent sur les entrecroisements des lignes. Sur certains d’entre eux, on retrouve des points noirs. Ces points noirs permettent aux joueurs débutants de s’entraîner sur des territoires de jeu plus petits, et ainsi effectuer des parties plus rapides. 9 x 9 et 13 x 13 sont également des territoires utilisés pour des compétitions officielles, en partie rapide. Les parties principales se jouent donc en 19 x 19.

La compétition Hon’inbō est une (sinon la) des sept plus lucratives compétitions officielles, doté d’un fort prestige.

Gaikokujin signifie littéralement « personne d’un pays extérieur », c’est-à-dire de tout pays hormis le Japon ; à ne pas confondre avec gaijin, « personne de l’extérieur », qui désigne plus particulièrement les Blancs, et connoté péjorativement.

Le komi est la compensation du handicap de commencer avec les pierres noirs. Il permet de départager lors de matchs nuls, puisque quelle que soit sa valeur, qui diverge selon les pays, on lui attribue un demi-point en plus, demi-point impossible à obtenir au cours d’une partie.

Le Pont de Rāma doit son nom au récit du Rāmāyaṇa, grand texte indien, et mondial. En effet, le héros, qui doit délivrer sa femme enlevée par un démon, demande l’aide du dieu singe pour qu’il appelle ses semblables afin de concevoir un pont reliant l’Inde au Sri Lanka, à l’aide de cette même population simiesque !

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La bonne nouvelle du jour

10 juin 2009 2 commentaires

HADOPI retoquée.

Le Conseil consitutionnel a rejeté le fait qu’une autorité administrative puisse juger quiconque ayant été repérée à télécharger un fichier tombant sous le cadre des droits d’auteur. Plus largement, c’est une excellente nouvelle, la riposte graduée est laminée, la liberté d’expression sauvegardée.

Ahlala, pauvre Christine.

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Hommage à…

David Eddings, décédé à l’âge de 78 ans.
Écrivain à quatre mains avec sa femme Leigh, notamment des célèbres cycles de fantasy La Belgariade et La Mallorée.

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