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Jour #5

Mercredi 24 décembre

L’innocent qui comptait secrètement sur une journée plus relâchée qu’habituellement en eut pour ses frais.
Nous devons récupérer un fauteuil et un canapé, conservés dans un hangar mitoyen au magasin. Il fait plus froid à l’intérieur du lieu de stockage que dans la rue ; autant dire que ça pince sévère. La livraison est au nom d’un monsieur domicilié aux environs de Landévennec. Nous eûmes un mal fou à trouver la maison (mon avis sur les GPS s’est empiré), j’eus un mal fou à descendre le canapé (mes bras tiraient, hurlant au repos forcé) sur les marches vermoulues et gelées menant à la porte d’entrée, mais ma peine fut récompensée par les coups d’œil jetés à la bibliothèque (Chateaubriand, Dumas père et Molière, entre autres, en version poche usée) et la vue sublime à travers la baie vitrée.
À l’instar de toutes les maisons alignées sur cette route tracée quasiment au faîte d’une haute colline abrupte, le soleil levant éclabousse de lumière un méandre de l’Aulne scintillant ainsi que des reliefs en pente douce, d’où s’effilochent des bois une brume cotonneuse et mal réveillée. N’importe qui de sensé tomberait instantanément amoureux d’une telle peinture, mais le client, repu d’habitude sans doute, avare de paroles, ne s’occupe que de ses meubles, et O’Reily des papiers à signer.

Notre deuxième destination de la matinée nous amène à Camaret-sur-Mer, au cœur d’une maison comme je les aime, haute, décorée en toute sobriété, au parquet craquant doucement, exhalant une atmosphère de tranquillité que le ciel bleu faisait valoir… Le point noir se concentra en un roquet prénommé Zelda, que je décrirais comme étant une sorte de Welsh Corgi ayant curieusement oublié de grandir, ayant au préalable miné l’allée de déjections, se fourrant dans les jambes aux moments de manœuvres critiques, aboyant à tort et à travers afin de toute évidence protéger ses maîtres (les deux jeunes enfants dont la mère, momentanément absente, avait confié la direction des opérations ; le garçon en retirait un plaisir certain, plein d’assurance)… Quand sa maîtresse est revenue, le corniaud lilliputien en a profité pour bondir et me mordre sournoisement un doigt.
Je vous ai dit que je préférais les chats ?

L’après-midi se déroule en deux phases.
La première consiste en la livraison, absolument ordinaire, d’un vélo d’appartement, futur cadeau surprise. J’estime que les cadeaux ont une signification et envoient un message subtil à la personne qui le reçoit, message plus ou moins conscient. À cet instant, j’ai mon avis sur celui-ci (que je me garde de partager), et il dit : « Tu as pris des fesses, il est temps d’ouvrir la valve. » Délicieusement cynique, terriblement humaine, c’est une réflexion dont il faut éviter de faire l’usage régulièrement, sous peine de devenir, paradoxalement, sensiblement misanthrope.
La seconde phase est la livraison de meubles d’une famille maghrébine, en banlieue quimpéroise. Rien d’extraordinaire là non plus, si ce n’est l’aide inespérée de Rodjeur’s, désœuvré selon lui depuis midi. Et devinez quoi ? J’ai repris ma place du milieu.

Après la disposition des meubles dans le salon, le père de famille nous invite à prendre un café ; l’on s’empresse de m’offrir un jus d’orange lorsque je décline le café, et je prends volontiers une datte séchée (« Elle est toute fraîche, la récolte ! ») quand le père me tend le plat.
Je regardai une porcelaine de la Ka’ba quand mon oreille perçut le thème de la discussion en cours : les sans-abris.
« Oui, oui, c’est malheureux ! s’exclame le client.
— Tous les ans, c’est le même cirque : des effets d’annonce, des visites dans des centres d’hébergement… Faut bien, hein, qu’ils descendent sur terre, voir à quoi on ressemble, hein ? gronde Rodjeur’s.
— Oui, oui, vous avez raison.
— Tiens, la dame qu’on a livré hier, intervient O’Reily en m’interpellant, elle va passer Noël toute seule. Dans les cartons ! Elle n’a pas de famille proche dans le coin. En plus, elle vient d’être veuve.
— Ah bon ? fais-je, pris de court par la dernière information.
— Ça c’est triste. Quel malheur.
— Ouais. Et la petite-nièce qui est passée la voir, c’est juste sa voisine ; mais elle l’appelle sa petite-nièce. »
J’étais abasourdi. Je n’en avais rien su. Ma compassion pour elle n’en grandit que davantage. O’Reily a l’insoupçonnée faculté de s’ouvrir en présence des clients, parce que le reste du temps il paraît si morne ; et cette verve cachée, sans doute, semblait rassurer ses interlocuteurs. La solitude est également un puissant motif à la confidence.

Nous rentrons à la boîte. En partant, je salue O’Reily et le patron.
« Si jamais on a besoin de toi pour des travaux futurs, j’te contacte.
— D’accord. Oui. On verra. »
J’avais travaillé très dur ces cinq jours-là ; les bras endoloris et le genou, transformé à l’occasion en martyr, constituèrent des preuves de mon effort intense, que la lassitude gangrena sur la fin. Je ne suis pas certain de vouloir retenter l’expérience, et le fait d’avoir échappé à la pluie ainsi qu’à un déménagement surprise conduit par un huissier ne m’apportent pas ce que l’on nomme réconfort.

Néanmoins, je me suis enrichi.

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Catégories :Déménageurs
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