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Jour #4

Mardi 23 décembre

O’Reily est le fils à Dédé ; ce fut en sa compagnie que se déroulèrent les deux derniers jours de travail. Ma mère s’est crue drôle en me lançant : « Ici, tout se fait en famille ! » Ça donne plutôt à réfléchir.
Je l’ai surnommé O’Reily car il serait aussi compréhensible qu’un Irlandais ivre, exilé aux États-Unis pendant un quart de siècle, s’adressant à un Anglais. Sérieusement, il n’articule pas assez. O’Reily est détenteur d’une force grandiose que rien ne laisse présumer venant de sa maigre morphologie qu’on devine tout en nerfs. Il ne vous regarde jamais vraiment dans les yeux ; peut-être est-ce ce qu’il réserve à un bleu (avec trois jours d’ancienneté) qu’il ne connaît pas encore, même si je suis « le fils à Machin ». Ce nez aquilin est le seul trait physique commun avec son père que j’ai pu décerné.

Le fourgon que l’on nolise sort du lavage, et nous attend à l’endroit où sont emmagasinées les affaires de l’unique cliente auquelle nous nous consacrerons aujourd’hui. Mais auparavant, le patron nous demande de faire un détour pour entreposer une lourde et précieuse cargaison. La seule lumière efficace qui nous parvient au fond du véhicule, en ce matin froid et étoilé (ou, plus précisément, les astres que l’on discerne à travers la pollution lumineuse citadine), est celle de l’entrepôt, et me permet, étonné, d’apercevoir, entre les couvertures protectrices que j’écarte, une statue énorme d’un Ganesh au ventre rebondi. Je reconnais dans une autre statue Shiva, en position dansante traditionnelle ; là-bas, Vishnu, en plus petit, que surplombe un serpent à multiples têtes… Me voilà partagé entre une vieille réminiscence, celui d’avoir voulu être archéologue, et une désagréable sensation, celle de cautionner implicitement une contrebande qui m’échappe.
« Saletés de pierre », éructe O’Reily, tandis qu’il s’empare d’un carton duquel émerge la tête piquetée d’un Bouddha. Je fais fi de n’avoir rien entendu.
« Là, c’est Ganesh à la tête d’éléphant, parce qu’un jour il s’est fait décapiter, et…
— Ouais. Ouais. Saletés de pierres. »
Je jette l’éponge. Ces œuvres resteront de la pierre.

O’Reily et moi-même étions donc accaparés pour la journée par le chargement et le déchargement des affaires d’une seule cliente, emménageant aux environs de Quimperlé. Entasser la totalité de ce qu’elle emportait nous prit cinq heures, sans pause (si ce n’est l’aller-retour pour prendre la remorque), achevé vers 13 h 30. La plupart des meubles était emballé d’un film plastique, en particulier ceux qui n’étaient pas vides, et, malgré le sens pratique que l’on pouvait y déceler, de prime abord, cela les rendait plus lourds. Beaucoup plus lourds. Mon genou peut en témoigner : une commode, ainsi remplie, fit sa connaissance alors que je reculai en montant l’escalier escamotable du fourgon. Moi grimaçant de douleur (c’est-à-dire : la commode et le genou faisant un brin de causette), O’Reily, pris au dépourvu, attendit en me dévisageant que je puisse relever le meuble.
Une rencontre inoubliable soldée par un magnifique hématome.

Le bouquet final se matérialise sous la forme d’une imposante armoire normande, heureusement vide. Avons-nous réussi à l’embarquer ?
P’t’ète ben qu’oui, p’t’ète ben qu’non.

C’est oui, bien sûr, et par l’entremise d’une logique cruelle, c’est ce que nous avons déchargé en premier.
La dame qui nous reçoit est très accueillante, elle le revendique elle-même. La vitesse d’exécution du déchargement adoucit l’humeur massacrante que je contiens depuis la réception de la commode sur mon genou. J’ai raconté l’anecdote à la dame qui, justement, au moment où vint le tour du meuble meurtrier de descendre, m’autorisa à me rendre justice en perçant l’épiderme plastique pour en retirer les cartons palpitants. La commode devint sensiblement plus complaisante à porter.
En plus de me permettre d’assouvir ma vengeance, elle nous offrit un goûter qui me détendit considérablement : une pomme, des petits-beurres et de la tisane. Sa petite-nièce vint lui rendre une courte visite, ce qui l’enjoua sur le moment. Elle m’avouera qu’elle m’avait cerné comme étant un rêveur, O’Reily comme le déménageur en chef ; une dame vraiment sympathique, et ne manquant pas de perspicacité.

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Catégories :Déménageurs
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