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Archive for mai 2009

Avertissement

Il n’est question ici que de donner la parole à un individu embastillé six mois pour un livre qu’il n’a apparemment pas écrit, ainsi que le sabotage de caténaires des chemins de fer.

Cela est donc un témoignage d’importance que l’administrateur de ce journal électronique a jugé bon de diffuser (bien que Le Monde soit le quotidien le plus lu sur l’Internet francophone), en toute neutralité. *raclement de gorge*

Je veux dire neutralité dans le sens où je ne me positionne pas par rapport à ce document ni à L’insurrection qui vient (que l’auteur de ces lignes a lu en intégralité). Les idées sont intéressantes dans le sens où elles donneraient beaucoup de grain à moudre au débat sur une société (que je hais ce mot…) qui actuellement dérive dans le tout-sécurité (et d’autres points de conflit).

En tout cas, il écrit bien.

(Note pour Kevin : me voilà encore plus déviant ! ;o) )

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À l’occasion de la libération…

Le Monde du 25/05/09
Tous droits réservés

Voici les réponses aux questions que nous avons posées par écrit à Julien Coupat. Mis en examen le 15 novembre 2008 pour « terrorisme » avec huit autres personnes interpellées à Tarnac (Corrèze) et Paris, il est soupçonné d’avoir saboté des caténaires SNCF. Il est le dernier à être toujours incarcéré. (Il a demandé à ce que certains mots soient en italique).

Comment vivez-vous votre détention ?

Très bien merci. Tractions, course à pied, lecture.

Pouvez-nous nous rappeler les circonstances de votre arrestation ?

Une bande de jeunes cagoulés et armés jusqu’aux dents s’est introduite chez nous par effraction. Ils nous ont menacés, menottés, et emmenés non sans avoir préalablement tout fracassé. Ils nous ont enlevés à bord de puissants bolides roulant à plus de 170 km/h en moyenne sur les autoroutes. Dans leurs conversations, revenait souvent un certain M. Marion [ancien patron de la police antiterroriste] dont les exploits virils les amusaient beaucoup comme celui consistant à gifler dans la bonne humeur un de ses collègues au beau milieu d’un pot de départ. Ils nous ont séquestrés pendant quatre jours dans une de leurs « prisons du peuple » en nous assommant de questions où l’absurde le disputait à l’obscène.

Celui qui semblait être le cerveau de l’opération s’excusait vaguement de tout ce cirque expliquant que c’était de la faute des « services », là-haut, où s’agitaient toutes sortes de gens qui nous en voulaient beaucoup. A ce jour, mes ravisseurs courent toujours. Certains faits divers récents attesteraient même qu’ils continuent de sévir en toute impunité.

Les sabotages sur les caténaires SNCF en France ont été revendiqués en Allemagne. Qu’en dites-vous ?

Au moment de notre arrestation, la police française est déjà en possession du communiqué qui revendique, outre les sabotages qu’elle voudrait nous attribuer, d’autres attaques survenues simultanément en Allemagne. Ce tract présente de nombreux inconvénients : il est posté depuis Hanovre, rédigé en allemand et envoyé à des journaux d’outre-Rhin exclusivement, mais surtout il ne cadre pas avec la fable médiatique sur notre compte, celle du petit noyau de fanatiques portant l’attaque au cœur de l’État en accrochant trois bouts de fer sur des caténaires. On aura, dès lors, bien soin de ne pas trop mentionner ce communiqué, ni dans la procédure, ni dans le mensonge public.

Il est vrai que le sabotage des lignes de train y perd beaucoup de son aura de mystère : il s’agissait simplement de protester contre le transport vers l’Allemagne par voie ferroviaire de déchets nucléaires ultraradioactifs et de dénoncer au passage la grande arnaque de « la crise ». Le communiqué se conclut par un très SNCF « nous remercions les voyageurs des trains concernés de leur compréhension ». Quel tact, tout de même, chez ces « terroristes »!

Vous reconnaissez-vous dans les qualifications de « mouvance anarcho-autonome » et d' »ultragauche » ?

Laissez-moi reprendre d’un peu haut. Nous vivons actuellement, en France, la fin d’une période de gel historique dont l’acte fondateur fut l’accord passé entre gaullistes et staliniens en 1945 pour désarmer le peuple sous prétexte d' »éviter une guerre civile ». Les termes de ce pacte pourraient se formuler ainsi pour faire vite : tandis que la droite renonçait à ses accents ouvertement fascistes, la gauche abandonnait entre soi toute perspective sérieuse de révolution. L’avantage dont joue et jouit, depuis quatre ans, la clique sarkozyste, est d’avoir pris l’initiative, unilatéralement, de rompre ce pacte en renouant « sans complexe » avec les classiques de la réaction pure – sur les fous, la religion, l’Occident, l’Afrique, le travail, l’histoire de France, ou l’identité nationale.

Face à ce pouvoir en guerre qui ose penser stratégiquement et partager le monde en amis, ennemis et quantités négligeables, la gauche reste tétanisée. Elle est trop lâche, trop compromise, et pour tout dire, trop discréditée pour opposer la moindre résistance à un pouvoir qu’elle n’ose pas, elle, traiter en ennemi et qui lui ravit un à un les plus malins d’entre ses éléments. Quant à l’extrême gauche à-la-Besancenot, quels que soient ses scores électoraux, et même sortie de l’état groupusculaire où elle végète depuis toujours, elle n’a pas de perspective plus désirable à offrir que la grisaille soviétique à peine retouchée sur Photoshop. Son destin est de décevoir.

Dans la sphère de la représentation politique, le pouvoir en place n’a donc rien à craindre, de personne. Et ce ne sont certainement pas les bureaucraties syndicales, plus vendues que jamais, qui vont l’importuner, elles qui depuis deux ans dansent avec le gouvernement un ballet si obscène. Dans ces conditions, la seule force qui soit à même de faire pièce au gang sarkozyste, son seul ennemi réel dans ce pays, c’est la rue, la rue et ses vieux penchants révolutionnaires. Elle seule, en fait, dans les émeutes qui ont suivi le second tour du rituel plébiscitaire de mai 2007, a su se hisser un instant à la hauteur de la situation. Elle seule, aux Antilles ou dans les récentes occupations d’entreprises ou de facs, a su faire entendre une autre parole.

Cette analyse sommaire du théâtre des opérations a dû s’imposer assez tôt puisque les renseignements généraux faisaient paraître dès juin 2007, sous la plume de journalistes aux ordres (et notamment dans Le Monde) les premiers articles dévoilant le terrible péril que feraient peser sur toute vie sociale les « anarcho-autonomes ». On leur prêtait, pour commencer, l’organisation des émeutes spontanées, qui ont, dans tant de villes, salué le « triomphe électoral » du nouveau président.

Avec cette fable des « anarcho-autonomes », on a dessiné le profil de la menace auquel la ministre de l’intérieur s’est docilement employée, d’arrestations ciblées en rafles médiatiques, à donner un peu de chair et quelques visages. Quand on ne parvient plus à contenir ce qui déborde, on peut encore lui assigner une case et l’y incarcérer. Or celle de « casseur » où se croisent désormais pêle-mêle les ouvriers de Clairoix, les gamins de cités, les étudiants bloqueurs et les manifestants des contre-sommets, certes toujours efficace dans la gestion courante de la pacification sociale, permet de criminaliser des actes, non des existences. Et il est bien dans l’intention du nouveau pouvoir de s’attaquer à l’ennemi, en tant que tel, sans attendre qu’il s’exprime. Telle est la vocation des nouvelles catégories de la répression.

Il importe peu, finalement, qu’il ne se trouve personne en France pour se reconnaître « anarcho-autonome » ni que l’ultra-gauche soit un courant politique qui eut son heure de gloire dans les années 1920 et qui n’a, par la suite, jamais produit autre chose que d’inoffensifs volumes de marxologie. Au reste, la récente fortune du terme « ultragauche » qui a permis à certains journalistes pressés de cataloguer sans coup férir les émeutiers grecs de décembre dernier doit beaucoup au fait que nul ne sache ce que fut l’ultragauche, ni même qu’elle ait jamais existé.

A ce point, et en prévision des débordements qui ne peuvent que se systématiser face aux provocations d’une oligarchie mondiale et française aux abois, l’utilité policière de ces catégories ne devrait bientôt plus souffrir de débats. On ne saurait prédire, cependant, lequel d' »anarcho-autonome » ou d' »ultragauche » emportera finalement les faveurs du Spectacle, afin de reléguer dans l’inexplicable une révolte que tout justifie.

La police vous considère comme le chef d’un groupe sur le point de basculer dans le terrorisme. Qu’en pensez-vous ?

Une si pathétique allégation ne peut être le fait que d’un régime sur le point de basculer dans le néant.

Que signifie pour vous le mot terrorisme ?

Rien ne permet d’expliquer que le département du renseignement et de la sécurité algérien suspecté d’avoir orchestré, au su de la DST, la vague d’attentats de 1995 ne soit pas classé parmi les organisations terroristes internationales. Rien ne permet d’expliquer non plus la soudaine transmutation du « terroriste » en héros à la Libération, en partenaire fréquentable pour les accords d’Évian, en policier irakien ou en « taliban modéré » de nos jours, au gré des derniers revirements de la doctrine stratégique américaine.

Rien, sinon la souveraineté. Est souverain, en ce monde, qui désigne le terroriste. Qui refuse d’avoir part à cette souveraineté se gardera bien de répondre à votre question. Qui en convoitera quelques miettes s’exécutera avec promptitude. Qui n’étouffe pas de mauvaise foi trouvera un peu instructif le cas de ces deux ex – « terroristes » devenus l’un premier ministre d’Israël, l’autre président de l’Autorité palestinienne, et ayant tous deux reçus, pour comble, le Prix Nobel de la paix.

Le flou qui entoure la qualification de « terrorisme », l’impossibilité manifeste de le définir ne tiennent pas à quelque provisoire lacune de la législation française : ils sont au principe de cette chose que l’on peut, elle, très bien définir : l’antiterrorisme dont ils forment plutôt la condition de fonctionnement. L’antiterrorisme est une technique de gouvernement qui plonge ses racines dans le vieil art de la contre-insurrection, de la guerre dite « psychologique », pour rester poli.

L’antiterrorisme, contrairement à ce que voudrait insinuer le terme, n’est pas un moyen de lutter contre le terrorisme, c’est la méthode par quoi l’on produit, positivement, l’ennemi politique en tant que terroriste. Il s’agit, par tout un luxe de provocations, d’infiltrations, de surveillance, d’intimidation et de propagande, par toute une science de la manipulation médiatique, de l' »action psychologique », de la fabrication de preuves et de crimes, par la fusion aussi du policier et du judiciaire, d’anéantir la « menace subversive » en associant, au sein de la population, l’ennemi intérieur, l’ennemi politique à l’affect de la terreur.

L’essentiel, dans la guerre moderne, est cette « bataille des cœurs et des esprits » où tous les coups sont permis. Le procédé élémentaire, ici, est invariable : individuer l’ennemi afin de le couper du peuple et de la raison commune, l’exposer sous les atours du monstre, le diffamer, l’humilier publiquement, inciter les plus vils à l’accabler de leurs crachats, les encourager à la haine. « La loi doit être utilisée comme simplement une autre arme dans l’arsenal du gouvernement et dans ce cas ne représente rien de plus qu’une couverture de propagande pour se débarrasser de membres indésirables du public. Pour la meilleure efficacité, il conviendra que les activités des services judiciaires soient liées à l’effort de guerre de la façon la plus discrète possible« , conseillait déjà, en 1971, le brigadier Frank Kitson [ancien général de l’armée britannique, théoricien de la guerre contre-insurrectionelle], qui en savait quelque chose.

Une fois n’est pas coutume, dans notre cas, l’antiterrorisme a fait un four. On n’est pas prêt, en France, à se laisser terroriser par nous. La prolongation de ma détention pour une durée « raisonnable » est une petite vengeance bien compréhensible au vu des moyens mobilisés, et de la profondeur de l’échec; comme est compréhensible l’acharnement un peu mesquin des « services », depuis le 11 novembre, à nous prêter par voie de presse les méfaits les plus fantasques, ou à filocher le moindre de nos camarades. Combien cette logique de représailles a d’emprise sur l’institution policière, et sur le petit cœur des juges, voilà ce qu’auront eu le mérite de révéler, ces derniers temps, les arrestations cadencées des « proches de Julien Coupat ».

Il faut dire que certains jouent, dans cette affaire, un pan entier de leur lamentable carrière, comme Alain Bauer [criminologue], d’autres le lancement de leurs nouveaux services, comme le pauvre M. Squarcini [directeur central du renseignement intérieur], d’autres encore la crédibilité qu’ils n’ont jamais eue et qu’ils n’auront jamais, comme Michèle Alliot-Marie.

Vous êtes issu d’un milieu très aisé qui aurait pu vous orienter dans une autre direction…

« Il y a de la plèbe dans toutes les classes » (Hegel).

Pourquoi Tarnac ?

Allez-y, vous comprendrez. Si vous ne comprenez pas, nul ne pourra vous l’expliquer, je le crains.

Vous définissez-vous comme un intellectuel ? Un philosophe ?

La philosophie naît comme deuil bavard de la sagesse originaire. Platon entend déjà la parole d’Héraclite comme échappée d’un monde révolu. A l’heure de l’intellectualité diffuse, on ne voit pas ce qui pourrait spécifier « l’intellectuel », sinon l’étendue du fossé qui sépare, chez lui, la faculté de penser de l’aptitude à vivre. Tristes titres, en vérité, que cela. Mais, pour qui, au juste, faudrait-il se définir ?

Êtes-vous l’auteur du livre L’insurrection qui vient ?

C’est l’aspect le plus formidable de cette procédure : un livre versé intégralement au dossier d’instruction, des interrogatoires où l’on essaie de vous faire dire que vous vivez comme il est écrit dans L’insurrection qui vient, que vous manifestez comme le préconise L’insurrection qui vient, que vous sabotez des lignes de train pour commémorer le coup d’État bolchevique d’octobre 1917, puisqu’il est mentionné dans L’insurrection qui vient, un éditeur convoqué par les services antiterroristes.

De mémoire française, il ne s’était pas vu depuis bien longtemps que le pouvoir prenne peur à cause d’un livre. On avait plutôt coutume de considérer que, tant que les gauchistes étaient occupés à écrire, au moins ils ne faisaient pas la révolution. Les temps changent, assurément. Le sérieux historique revient.

Ce qui fonde l’accusation de terrorisme, nous concernant, c’est le soupçon de la coïncidence d’une pensée et d’une vie; ce qui fait l’association de malfaiteurs, c’est le soupçon que cette coïncidence ne serait pas laissée à l’héroïsme individuel, mais serait l’objet d’une attention commune. Négativement, cela signifie que l’on ne suspecte aucun de ceux qui signent de leur nom tant de farouches critiques du système en place de mettre en pratique la moindre de leurs fermes résolutions ; l’injure est de taille. Malheureusement, je ne suis pas l’auteur de L’insurrection qui vient – et toute cette affaire devrait plutôt achever de nous convaincre du caractère essentiellement policier de la fonction auteur.

J’en suis, en revanche, un lecteur. Le relisant, pas plus tard que la semaine dernière, j’ai mieux compris la hargne hystérique que l’on met, en haut lieu, à en pourchasser les auteurs présumés. Le scandale de ce livre, c’est que tout ce qui y figure est rigoureusement, catastrophiquement vrai, et ne cesse de s’avérer chaque jour un peu plus. Car ce qui s’avère, sous les dehors d’une « crise économique », d’un « effondrement de la confiance », d’un « rejet massif des classes dirigeantes », c’est bien la fin d’une civilisation, l’implosion d’un paradigme : celui du gouvernement, qui réglait tout en Occident – le rapport des êtres à eux-mêmes non moins que l’ordre politique, la religion ou l’organisation des entreprises. Il y a, à tous les échelons du présent, une gigantesque perte de maîtrise à quoi aucun maraboutage policier n’offrira de remède.

Ce n’est pas en nous transperçant de peines de prison, de surveillance tatillonne, de contrôles judiciaires, et d’interdictions de communiquer au motif que nous serions les auteurs de ce constat lucide, que l’on fera s’évanouir ce qui est constaté. Le propre des vérités est d’échapper, à peine énoncées, à ceux qui les formulent. Gouvernants, il ne vous aura servi de rien de nous assigner en justice, tout au contraire.

Vous lisez Surveiller et punir de Michel Foucault. Cette analyse vous paraît-elle encore pertinente ?

La prison est bien le sale petit secret de la société française, la clé, et non la marge des rapports sociaux les plus présentables. Ce qui se concentre ici en un tout compact, ce n’est pas un tas de barbares ensauvagés comme on se plaît à le faire croire, mais bien l’ensemble des disciplines qui trament, au-dehors, l’existence dite « normale ». Surveillants, cantine, parties de foot dans la cour, emploi du temps, divisions, camaraderie, baston, laideur des architectures : il faut avoir séjourné en prison pour prendre la pleine mesure de ce que l’école, l’innocente école de la République, contient, par exemple, de carcéral.

Envisagée sous cet angle imprenable, ce n’est pas la prison qui serait un repaire pour les ratés de la société, mais la société présente qui fait l’effet d’une prison ratée. La même organisation de la séparation, la même administration de la misère par le shit, la télé, le sport, et le porno règne partout ailleurs avec certes moins de méthode. Pour finir, ces hauts murs ne dérobent aux regards que cette vérité d’une banalité explosive : ce sont des vies et des âmes en tout point semblables qui se traînent de part et d’autre des barbelés et à cause d’eux.

Si l’on traque avec tant d’avidité les témoignages « de l’intérieur » qui exposeraient enfin les secrets que la prison recèle, c’est pour mieux occulter le secret qu’elle est : celui de votre servitude, à vous qui êtes réputés libres tandis que sa menace pèse invisiblement sur chacun de vos gestes.

Toute l’indignation vertueuse qui entoure la noirceur des geôles françaises et leurs suicides à répétition, toute la grossière contre-propagande de l’administration pénitentiaire qui met en scène pour les caméras des matons dévoués au bien-être du détenu et des directeurs de tôle soucieux du « sens de la peine », bref : tout ce débat sur l’horreur de l’incarcération et la nécessaire humanisation de la détention est vieux comme la prison. Il fait même partie de son efficace, permettant de combiner la terreur qu’elle doit inspirer avec son hypocrite statut de châtiment « civilisé ». Le petit système d’espionnage, d’humiliation et de ravage que l’État français dispose plus fanatiquement qu’aucun autre en Europe autour du détenu n’est même pas scandaleux. L’État le paie chaque jour au centuple dans ses banlieues, et ce n’est de toute évidence qu’un début : la vengeance est l’hygiène de la plèbe.

Mais la plus remarquable imposture du système judiciaro-pénitentiaire consiste certainement à prétendre qu’il serait là pour punir les criminels quand il ne fait que gérer les illégalismes. N’importe quel patron – et pas seulement celui de Total –, n’importe quel président de conseil général – et pas seulement celui des Hauts-de-Seine–, n’importe quel flic sait ce qu’il faut d’illégalismes pour exercer correctement son métier. Le chaos des lois est tel, de nos jours, que l’on fait bien de ne pas trop chercher à les faire respecter et les stups, eux aussi, font bien de seulement réguler le trafic, et non de le réprimer, ce qui serait socialement et politiquement suicidaire.

Le partage ne passe donc pas, comme le voudrait la fiction judiciaire, entre le légal et l’illégal, entre les innocents et les criminels, mais entre les criminels que l’on juge opportun de poursuivre et ceux qu’on laisse en paix comme le requiert la police générale de la société. La race des innocents est éteinte depuis longtemps, et la peine n’est pas à ce à quoi vous condamne la justice : la peine, c’est la justice elle-même, il n’est donc pas question pour mes camarades et moi de « clamer notre innocence », ainsi que la presse s’est rituellement laissée aller à l’écrire, mais de mettre en déroute l’hasardeuse offensive politique que constitue toute cette infecte procédure. Voilà quelques-unes des conclusions auxquelles l’esprit est porté à relire Surveiller et punir depuis la Santé. On ne saurait trop suggérer, au vu de ce que les Foucaliens font, depuis vingt ans, des travaux de Foucault, de les expédier en pension, quelque temps, par ici.

Comment analysez-vous ce qui vous arrive ?

Détrompez-vous : ce qui nous arrive, à mes camarades et à moi, vous arrive aussi bien. C’est d’ailleurs, ici, la première mystification du pouvoir : neuf personnes seraient poursuivies dans le cadre d’une procédure judiciaire « d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », et devraient se sentir particulièrement concernées par cette grave accusation. Mais il n’y a pas d' »affaire de Tarnac » pas plus que d' »affaire Coupat », ou d' »affaire Hazan » [éditeur de L’insurrection qui vient]. Ce qu’il y a, c’est une oligarchie vacillante sous tous rapports, et qui devient féroce comme tout pouvoir devient féroce lorsqu’il se sent réellement menacé. Le Prince n’a plus d’autre soutien que la peur qu’il inspire quand sa vue n’excite plus dans le peuple que la haine et le mépris.

Ce qu’il y a, c’est, devant nous, une bifurcation, à la fois historique et métaphysique: soit nous passons d’un paradigme de gouvernement à un paradigme de l’habiter au prix d’une révolte cruelle mais bouleversante, soit nous laissons s’instaurer, à l’échelle planétaire, ce désastre climatisé où coexistent, sous la férule d’une gestion « décomplexée », une élite impériale de citoyens et des masses plébéiennes tenues en marge de tout. Il y a donc, bel et bien, une guerre, une guerre entre les bénéficiaires de la catastrophe et ceux qui se font de la vie une idée moins squelettique. Il ne s’est jamais vu qu’une classe dominante se suicide de bon cœur.

La révolte a des conditions, elle n’a pas de cause. Combien faut-il de ministères de l’Identité nationale, de licenciements à la mode Continental, de rafles de sans-papiers ou d’opposants politiques, de gamins bousillés par la police dans les banlieues, ou de ministres menaçant de priver de diplôme ceux qui osent encore occuper leur fac, pour décider qu’un tel régime, même installé par un plébiscite aux apparences démocratiques, n’a aucun titre à exister et mérite seulement d’être mis à bas ? C’est une affaire de sensibilité.

La servitude est l’intolérable qui peut être infiniment tolérée. Parce que c’est une affaire de sensibilité et que cette sensibilité-là est immédiatement politique (non en ce qu’elle se demande « pour qui vais-je voter ? », mais « mon existence est-elle compatible avec cela ? »), c’est pour le pouvoir une question d’anesthésie à quoi il répond par l’administration de doses sans cesse plus massives de divertissement, de peur et de bêtise. Et là où l’anesthésie n’opère plus, cet ordre qui a réuni contre lui toutes les raisons de se révolter tente de nous en dissuader par une petite terreur ajustée.

Nous ne sommes, mes camarades et moi, qu’une variable de cet ajustement-là. On nous suspecte comme tant d’autres, comme tant de « jeunes », comme tant de « bandes », de nous désolidariser d’un monde qui s’effondre. Sur ce seul point, on ne ment pas. Heureusement, le ramassis d’escrocs, d’imposteurs, d’industriels, de financiers et de filles, toute cette cour de Mazarin sous neuroleptiques, de Louis Napoléon en version Disney, de Fouché du dimanche qui pour l’heure tient le pays, manque du plus élémentaire sens dialectique. Chaque pas qu’ils font vers le contrôle de tout les rapproche de leur perte. Chaque nouvelle « victoire » dont ils se flattent répand un peu plus vastement le désir de les voir à leur tour vaincus. Chaque manœuvre par quoi ils se figurent conforter leur pouvoir achève de le rendre haïssable. En d’autres termes : la situation est excellente. Ce n’est pas le moment de perdre courage.

Catégories :Documents confidentiels

La bonne nouvelle de la semaine

D’après un article du Monde daté d’hier, un nouveau dispositif est en chantier, dans la même ligne directrice que Dadvsi et Hadopi, répondant au nom comique de Loppsi 2 (oui, il existe une grande sœur).

Je vous résume le truc : la possibilité pour l’État de placer sur tout plate-forme électronique (ordinateur, téléphone portable…) un mouchard (qui prend la forme d’un spyware ou d’un cheval de Troie) comme bon lui semble sur une durée de quatre mois renouvelable une fois avec l’autorisation d’un juge. Ce logiciel espion pourra être inoculé par un support physique (clé USB ou autre moyen) ou par un moyen d’infiltration à distance (Bluetooth, WiFi…). Comme il faut rassembler toutes les informations récupérées, le tout s’accompagne de la création d’un (autre) super-fichier appelé Périclès.

Le gouvernement, par l’intermédiaire de cette mégère de MAM, avance des arguments tout à fait valables (lutte contre la pédo-pornographie, entre autres), mais l’on doit (et non pas l’on peut) s’interroger sur les véritables fins de Loppsi 2. Beaucoup n’auront rien à se reprocher, ça n’empêchera pas le spyware de s’installer sur votre disque dur. Déjà que Dadvsi n’est pas appliqué, que Hadopi est inapplicable (se faire condamner sans passer par une cour de justice ? On est en Chine ou quoi ?), celui-là doit faire prendre conscience aux Français que le tout-sécuritaire est une forme douce de totalitarisme, qui élimine petit à petit nos libertés.

Alors, pour se protéger efficacement, il existe quelques solutions : le cryptage des mails ainsi que de votre disque dur par un logiciel adapté ; le passage à Linux ; surfer anonymement grâce à Tor. Ou les trois ensemble, mais les deux premiers sont déjà suffisamment convaincants.

De même, n’oubliez pas de mettre régulièrement à jour : votre système d’exploitation, votre anti-virus, votre anti-spyware, votre pare-feu, d’utiliser Firefox avec l’ajout AdBlock Plus. Puis, de limiter au maximum l’utilisation de vos données personnelles en dehors de votre ordinateur familial. Malheureusement, cela ne devrait bientôt plus suffire.

Catégories :Non classé

Jour #5

Mercredi 24 décembre

L’innocent qui comptait secrètement sur une journée plus relâchée qu’habituellement en eut pour ses frais.
Nous devons récupérer un fauteuil et un canapé, conservés dans un hangar mitoyen au magasin. Il fait plus froid à l’intérieur du lieu de stockage que dans la rue ; autant dire que ça pince sévère. La livraison est au nom d’un monsieur domicilié aux environs de Landévennec. Nous eûmes un mal fou à trouver la maison (mon avis sur les GPS s’est empiré), j’eus un mal fou à descendre le canapé (mes bras tiraient, hurlant au repos forcé) sur les marches vermoulues et gelées menant à la porte d’entrée, mais ma peine fut récompensée par les coups d’œil jetés à la bibliothèque (Chateaubriand, Dumas père et Molière, entre autres, en version poche usée) et la vue sublime à travers la baie vitrée.
À l’instar de toutes les maisons alignées sur cette route tracée quasiment au faîte d’une haute colline abrupte, le soleil levant éclabousse de lumière un méandre de l’Aulne scintillant ainsi que des reliefs en pente douce, d’où s’effilochent des bois une brume cotonneuse et mal réveillée. N’importe qui de sensé tomberait instantanément amoureux d’une telle peinture, mais le client, repu d’habitude sans doute, avare de paroles, ne s’occupe que de ses meubles, et O’Reily des papiers à signer.

Notre deuxième destination de la matinée nous amène à Camaret-sur-Mer, au cœur d’une maison comme je les aime, haute, décorée en toute sobriété, au parquet craquant doucement, exhalant une atmosphère de tranquillité que le ciel bleu faisait valoir… Le point noir se concentra en un roquet prénommé Zelda, que je décrirais comme étant une sorte de Welsh Corgi ayant curieusement oublié de grandir, ayant au préalable miné l’allée de déjections, se fourrant dans les jambes aux moments de manœuvres critiques, aboyant à tort et à travers afin de toute évidence protéger ses maîtres (les deux jeunes enfants dont la mère, momentanément absente, avait confié la direction des opérations ; le garçon en retirait un plaisir certain, plein d’assurance)… Quand sa maîtresse est revenue, le corniaud lilliputien en a profité pour bondir et me mordre sournoisement un doigt.
Je vous ai dit que je préférais les chats ?

L’après-midi se déroule en deux phases.
La première consiste en la livraison, absolument ordinaire, d’un vélo d’appartement, futur cadeau surprise. J’estime que les cadeaux ont une signification et envoient un message subtil à la personne qui le reçoit, message plus ou moins conscient. À cet instant, j’ai mon avis sur celui-ci (que je me garde de partager), et il dit : « Tu as pris des fesses, il est temps d’ouvrir la valve. » Délicieusement cynique, terriblement humaine, c’est une réflexion dont il faut éviter de faire l’usage régulièrement, sous peine de devenir, paradoxalement, sensiblement misanthrope.
La seconde phase est la livraison de meubles d’une famille maghrébine, en banlieue quimpéroise. Rien d’extraordinaire là non plus, si ce n’est l’aide inespérée de Rodjeur’s, désœuvré selon lui depuis midi. Et devinez quoi ? J’ai repris ma place du milieu.

Après la disposition des meubles dans le salon, le père de famille nous invite à prendre un café ; l’on s’empresse de m’offrir un jus d’orange lorsque je décline le café, et je prends volontiers une datte séchée (« Elle est toute fraîche, la récolte ! ») quand le père me tend le plat.
Je regardai une porcelaine de la Ka’ba quand mon oreille perçut le thème de la discussion en cours : les sans-abris.
« Oui, oui, c’est malheureux ! s’exclame le client.
— Tous les ans, c’est le même cirque : des effets d’annonce, des visites dans des centres d’hébergement… Faut bien, hein, qu’ils descendent sur terre, voir à quoi on ressemble, hein ? gronde Rodjeur’s.
— Oui, oui, vous avez raison.
— Tiens, la dame qu’on a livré hier, intervient O’Reily en m’interpellant, elle va passer Noël toute seule. Dans les cartons ! Elle n’a pas de famille proche dans le coin. En plus, elle vient d’être veuve.
— Ah bon ? fais-je, pris de court par la dernière information.
— Ça c’est triste. Quel malheur.
— Ouais. Et la petite-nièce qui est passée la voir, c’est juste sa voisine ; mais elle l’appelle sa petite-nièce. »
J’étais abasourdi. Je n’en avais rien su. Ma compassion pour elle n’en grandit que davantage. O’Reily a l’insoupçonnée faculté de s’ouvrir en présence des clients, parce que le reste du temps il paraît si morne ; et cette verve cachée, sans doute, semblait rassurer ses interlocuteurs. La solitude est également un puissant motif à la confidence.

Nous rentrons à la boîte. En partant, je salue O’Reily et le patron.
« Si jamais on a besoin de toi pour des travaux futurs, j’te contacte.
— D’accord. Oui. On verra. »
J’avais travaillé très dur ces cinq jours-là ; les bras endoloris et le genou, transformé à l’occasion en martyr, constituèrent des preuves de mon effort intense, que la lassitude gangrena sur la fin. Je ne suis pas certain de vouloir retenter l’expérience, et le fait d’avoir échappé à la pluie ainsi qu’à un déménagement surprise conduit par un huissier ne m’apportent pas ce que l’on nomme réconfort.

Néanmoins, je me suis enrichi.

Catégories :Déménageurs

Jour #4

Mardi 23 décembre

O’Reily est le fils à Dédé ; ce fut en sa compagnie que se déroulèrent les deux derniers jours de travail. Ma mère s’est crue drôle en me lançant : « Ici, tout se fait en famille ! » Ça donne plutôt à réfléchir.
Je l’ai surnommé O’Reily car il serait aussi compréhensible qu’un Irlandais ivre, exilé aux États-Unis pendant un quart de siècle, s’adressant à un Anglais. Sérieusement, il n’articule pas assez. O’Reily est détenteur d’une force grandiose que rien ne laisse présumer venant de sa maigre morphologie qu’on devine tout en nerfs. Il ne vous regarde jamais vraiment dans les yeux ; peut-être est-ce ce qu’il réserve à un bleu (avec trois jours d’ancienneté) qu’il ne connaît pas encore, même si je suis « le fils à Machin ». Ce nez aquilin est le seul trait physique commun avec son père que j’ai pu décerné.

Le fourgon que l’on nolise sort du lavage, et nous attend à l’endroit où sont emmagasinées les affaires de l’unique cliente auquelle nous nous consacrerons aujourd’hui. Mais auparavant, le patron nous demande de faire un détour pour entreposer une lourde et précieuse cargaison. La seule lumière efficace qui nous parvient au fond du véhicule, en ce matin froid et étoilé (ou, plus précisément, les astres que l’on discerne à travers la pollution lumineuse citadine), est celle de l’entrepôt, et me permet, étonné, d’apercevoir, entre les couvertures protectrices que j’écarte, une statue énorme d’un Ganesh au ventre rebondi. Je reconnais dans une autre statue Shiva, en position dansante traditionnelle ; là-bas, Vishnu, en plus petit, que surplombe un serpent à multiples têtes… Me voilà partagé entre une vieille réminiscence, celui d’avoir voulu être archéologue, et une désagréable sensation, celle de cautionner implicitement une contrebande qui m’échappe.
« Saletés de pierre », éructe O’Reily, tandis qu’il s’empare d’un carton duquel émerge la tête piquetée d’un Bouddha. Je fais fi de n’avoir rien entendu.
« Là, c’est Ganesh à la tête d’éléphant, parce qu’un jour il s’est fait décapiter, et…
— Ouais. Ouais. Saletés de pierres. »
Je jette l’éponge. Ces œuvres resteront de la pierre.

O’Reily et moi-même étions donc accaparés pour la journée par le chargement et le déchargement des affaires d’une seule cliente, emménageant aux environs de Quimperlé. Entasser la totalité de ce qu’elle emportait nous prit cinq heures, sans pause (si ce n’est l’aller-retour pour prendre la remorque), achevé vers 13 h 30. La plupart des meubles était emballé d’un film plastique, en particulier ceux qui n’étaient pas vides, et, malgré le sens pratique que l’on pouvait y déceler, de prime abord, cela les rendait plus lourds. Beaucoup plus lourds. Mon genou peut en témoigner : une commode, ainsi remplie, fit sa connaissance alors que je reculai en montant l’escalier escamotable du fourgon. Moi grimaçant de douleur (c’est-à-dire : la commode et le genou faisant un brin de causette), O’Reily, pris au dépourvu, attendit en me dévisageant que je puisse relever le meuble.
Une rencontre inoubliable soldée par un magnifique hématome.

Le bouquet final se matérialise sous la forme d’une imposante armoire normande, heureusement vide. Avons-nous réussi à l’embarquer ?
P’t’ète ben qu’oui, p’t’ète ben qu’non.

C’est oui, bien sûr, et par l’entremise d’une logique cruelle, c’est ce que nous avons déchargé en premier.
La dame qui nous reçoit est très accueillante, elle le revendique elle-même. La vitesse d’exécution du déchargement adoucit l’humeur massacrante que je contiens depuis la réception de la commode sur mon genou. J’ai raconté l’anecdote à la dame qui, justement, au moment où vint le tour du meuble meurtrier de descendre, m’autorisa à me rendre justice en perçant l’épiderme plastique pour en retirer les cartons palpitants. La commode devint sensiblement plus complaisante à porter.
En plus de me permettre d’assouvir ma vengeance, elle nous offrit un goûter qui me détendit considérablement : une pomme, des petits-beurres et de la tisane. Sa petite-nièce vint lui rendre une courte visite, ce qui l’enjoua sur le moment. Elle m’avouera qu’elle m’avait cerné comme étant un rêveur, O’Reily comme le déménageur en chef ; une dame vraiment sympathique, et ne manquant pas de perspicacité.

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Jour #3

Lundi 22 décembre

Rendez-vous à Brest ce matin pour transporter à Morlaix les affaires d’un angéiologue. Deux équipages : votre serviteur avec Dédé, et Ced avec Ad. Ad est le fils du patron, un jeune de mon âge, astucieux et décontracté, avec qui il est facile de rire.
« En fait, dit-il soudain alors qu’on charge quelques cartons, en allant chez les docteurs [dans le cadre d’un déménagement], on devient nous-mêmes un peu docteurs puisqu’on trimballe leurs affaires, non ? On s’imprègne un peu de leurs professions, tu vois ? On devient adjoint administratif, boulanger…
— Avocat…
— Banquier…
— Bourgeois…
— Architecte…
— Ouais… Elle est intéressante, ta théorie ! » On se marre.

J’ai saisi pourquoi il était nécessaire d’être quatre pour descendre l’escalier à l’échographe. L’impression que les sangles me soient rentrées dans les chairs s’est aisément ancrée en moi.

À Morlaix, nous nous arrêtons à un café. Une grande télévision diffuse la chaîne Melody. Le clip de Laurent Voulzy sur sa chanson Les Nuits sans Kim Wilde provoque l’hilarité chez Ad et moi, rires qui grossissent à l’apparition d’ordinateurs aux touches lumineuses et grosses comme des morceaux de sucre, et surtout d’un poids-lourd qui affiche un énorme « Rallye ». C’est tellement inattendu qu’on en reste d’abord bouche bée. Les années 80 ont vraiment été indignes.

Les affaires de l’angéiologue livrées, nous nous séparons de Ced et Ad ; nous procédons à la livraison, sans histoires, de meubles chez un particulier, habitant une commune voisine. Nous déjeunons en un quart d’heure, car : « Le patron a dit 14 heures, nous serons à Quimper à 14 heures » ; puis nous roulons vers le sud.
Hiver comme été, la vue au sommet du roc Trédudon demeure saisissante ; c’est l’apanage des plus beaux horizons. Par temps clair, cette route offre un très bel ensemble de paysages : les pierres roussies par le vent et le sel ; les tourbières que l’on sait regorgeantes de trésors biologiques ; les pins tordus aux pieds d’ajoncs et de fougères ; la centrale nucléaire de Brennilis…
Dédé n’en profite pas, il ne se remet pas du score du match de football du dimanche soir.
« 4-3 pour Bordeaux, lui assuré-je. Il y avait pourtant 3-0 pour Monaco.
— Mince alors ! Quand j’ai vu qu’il y avait 2-0 pour Monaco, j’ai arrêté de regarder. ‘Toute façon, c’était tout brouillé, j’avais du mal à voir. Et puis j’m’étais endormi à la mi-temps. Mais t’imagines ? J’avais tout bon au loto sportif ! Nancy à Marseille, Rennes, Lyon… Sauf Paris. Incapables de battre Valenciennes ! J’aurais pu gagner 2 000 € ! Là, je vais toucher 92 €… »
Paris est tragique.

La voie express atteinte, ce que je n’avais remarqué qu’inconsciemment sur la façon de conduire de Dédé éclate au grand jour. On peut posséder tous les permis (« Sauf le permis moto. »), cela n’empêche pas de mal conduire. Un amalgame de détails m’a profondément irrité, bien plus que je ne l’aurais cru : tenter d’attraper un téléphone portable sonnant d’une poche intérieure fermée d’un imperméable en cramponnant le volant ; omettre d’enclencher la cinquième, le fourgon mugissant ; coller une voiture sur des kilomètres d’autoroute en pressant la pédale d’accélération pour rester à même distance sans paraître au final vouloir la dépasser, s’illustrant comme indécis et peu engageant ; enclencher le clignotant sur la file de gauche à hauteur du véhicule qu’on a eu le courage de doubler. Et arriver au dépôt à 13 h 30, nous sucrant une demi-heure du déjeuner, m’exaspéra assez pour claquer violemment la porte des toilettes, m’y piégeant pour cinq minutes d’angoisse. J’avais le choix entre un pitoyable appel au secours par l’intermédiaire du portable, ou la douleur aux creux de mes phalanges, déjà meurtries, de la poignée que je devais forcer.
…La douleur, en préférence à une anecdote humiliante qui aurait fait le tour de la boîte, en commençant par « Vous vous rappelez là fois où… » Tenir mon rang pour deux : gardez ça à l’esprit.

Finalement, on ne commença le déménagement qu’à 15 heures.
La dame, à la voix douce, doctoresse en médecine générale, décrochait les tableaux de ses murs : « Ça fait quelque chose, de les [en] enlever… »
En tant que déménageur, il y a un point qu’il faut constamment ne pas oublier : un déménagement est toujours traumatisant. En l’occurrence, les tableaux qu’elle décrochait déshabillaient les murs, les abandonnant aussi nus qu’à leur premier jour. Métaphoriquement, elle lavait le corps avant de le mettre en bière, solennellement, et cet enterrement symbolique d’une partie de sa vie écoulée entre ces murs l’affligeaient tout naturellement. Une part obscure de notre travail consiste à atténuer ces émotions ; elles prennent une tournure différente selon les individus.

La maison de l’Île-Tudy foisonne de livres ; ça me procure son petit effet. Les titres évoquent la psychologie, le yoga, la relaxation, pour ceux dont j’ai pu lire la tranche. D’autres indices sur la profondeur de la personnalité de la doctoresse m’apparaissent ; je vais seulement vous dire que le rebord de la cheminée supportait une Menorah, un Bouddha et un portrait de Jésus.
Miracle ! Mon premier pourboire.

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Jour #2

Vendredi 19 décembre

La seconde commence dans un café, tôt le matin, guère éloigné du rendez-vous fixé, en compagnie de Ced et Seb : deux vieux de la vieille du déménagement, mais bien plus proches de mon âge que mes collègues d’hier. Et beaucoup moins doués pour mettre à l’aise. Certes, le matin m’est toujours la période la plus difficile de la journée, mais il ne faut pas exagérer, on peut m’adresser la parole.
Je suis de nouveau assis sur le siège du milieu.

Il s’agit d’un cabinet d’avocat qu’il faut déplacer d’un endroit de Quimper à un autre. Qui dit avocat dit paperasse à ne plus savoir qu’en faire et cartons débordant de tous côtés. Oh, et une notion que j’ai vite apprise : quel que soit l’endroit où l’on transvase les affaires, le volume transporté est identique à celui qu’on embarque et que l’on débarque. La peine mentale infligée lors de la vision de ce que l’on a à transvaser est par conséquent double.
Ici, chacun des cartons est numéroté par rapport au nombre total des cartons que chaque personne référencée du cabinet compte emporter. Ce qui semble être une bonne organisation d’entreprise devient cruel aux yeux du déménageur : au lieu d’une quantité informe d’affaires, l’on sait à quoi s’en tenir numériquement. Le travail demandé atteint un degré plus précis de concrétisation.
C’est comme si l’on vous annonçait : « Avec tout ça, vous allez perdre tant de décilitres de sueur. »
Petite précision : c’est l’air à l’intérieur du carton qui le rend plus facile à transporter dans ses bras. Imaginez maintenant le poids d’un carton rempli de ramettes de papier non entamées (que ce soient des enveloppes ne changent pas grand-chose) ; de quoi se casser les reins, je vous le garantis.

Le patron local rechigne à récupérer des anciens meubles : « On a investi ! On ne va pas les reprendre ! » Il l’a plutôt mauvaise de voir le monte-meubles à l’abordage du balcon de son nouveau bureau. La secrétaire en chef, quant à elle, a quelques similitudes avec celle jouant dans la série Mad Men : rousse, un mélange de port hautain et de bienveillance, un sourire enjôleur ; moins plantureuse et moins de hanches, cependant.
Le bâtiment sort à peine de terre. De nombreux techniciens parcourent les couloirs tapissés de moquette récemment shampooingné ; de cet état, une pancarte maison avertit le visiteur dès l’escalier, ce dernier escaladant une façade, donnant une allure de donjon à l’édifice, sachant qu’une fois de plus la brume a investi la cuvette qu’est Quimper.

Des cinq journées de travail, celle-ci fut la seule où l’occasion de déjeuner sans hâte, et à la maison, se présentât.
Il me fallait attendre Dédé, mais Dédé revenait d’une semaine sur Paris d’avec le poids-lourd, ce qui fournissait une fourchette de l’heure d’arrivée assez large. Pour patienter, permission patronale me fut accordée d’aller faire un tour dans une enseigne culturelle voisine ; j’ai pertinemment remarqué l’affolement du vendeur sur mes connaissances en science-fiction et Asimov (« Non, monsieur, j’ai déjà tous les Fondation ! »), démentant mon allure, disons, de travailleur manuel, débraillé, révélant un délit de faciès et une estimation d’autrui par son habillement. Une attitude proprement inacceptable que j’aurais aimé fouetter davantage si le temps n’avait malheureusement joué contre moi.

Dédé est un sexagénaire (moins âgé que Totof) à la moustache grise et fournie, un peu voûté, un peu trapu, à la voix haut perché, nasillarde de surcroît ; la combinaison est plus exacerbée encore lorsqu’il passe un coup de téléphone. On en vient rapidement à parler football, subséquemment à des bouts décousus de conversation, et je l’informe du tirage Concarneau – Lyon pour la Coupe de France ; le match est programmé à Guingamp et non à Quimper pour cause de légionellose dans les vestiaires !

Nous livrons une dame, habitant Paris, qui emménage un immeuble encore en travaux ; les couloirs, les escaliers et la cage d’ascenseur débordent de monde ; « On se marche constamment sur les pieds, c’est comme ça depuis le début », me confiera un intellectuel du bâtiment. Un électricien.
Deux sortes d’affaires bien distinctes sont à livrer : celles qu’il faut monter au quatrième et celles qu’il faut descendre au garage. Il était inévitable que nous nous trompassions en montant au moins un objet de masse conséquente à l’étage, alors qu’il n’avait sa place qu’au garage.
La cliente est représentée par sa sœur et le beau-frère qui va avec, en n’oubliant pas l’un des gendres concevant la cuisine, sœur qui chagrine au fur et à mesure de l’entreposage des cartons à la mention « Livres ». Le beau-frère détient une liste qu’il coche à chaque fois que mon chariot pointe le bout de ses roues à l’entrée de l’appartement. Tout neuf qu’il soit, le bâtiment dispose d’obstacles au sol à la libre circulation des chariots de déménagement – et que penser des fauteuils roulants ! – sous la forme de l’encastrement des portes de l’accueil et de l’appartement en lui-même. Sur le moment, ajoutez les multitudes d’épais fils électriques serpentant les couloirs ainsi que le jeu aléatoire de l’ascenseur sur les étages prioritaires à donner.

« 800 € pour un déménagement de Paris à ici, tout descendre du cinquième d’un ascenseur plus qu’étroit, pour tout remonter ici au quatrième et un garage ? Et même pas un pourboire ou ne serait-ce qu’un rafraîchissement ? Ça vaut pas le coup de se casser le cul pour ça, tiens ! » ronchonna Dédé, le travail fini.
Le week-end arrive à propos pour mettre à profit deux grasses matinées régénératrices.

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