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Intermédiaire XXXIII

Il fut construit aux abords de la ville de Pluguffan, à l’ombre conjointe d’un chêne et d’un châtaignier immenses, au temps d’avant le sentier pédestre.

J’avais onze ans ; mon frère Simon, neuf. Le « Royaume », le nom du territoire décrété au sein de notre bande de copains, s’étendait loin en amont et en aval d’un ruisseau anonyme ; sa capitale, son épicentre : les deux majestueux arbres d’essence différente ; sa Grotte des Chevaliers, obscure, pleine de dragons fumants ; à l’est, le Moulin, sorte de cuve d’eau naturelle, lieu cynégétique en grenouilles et petites truites ; plus au sud-est, la Plaine aux Fougères, champ de bataille limitrophe avec les pouilleux de Vorc’h Laë, éternel lieu de cache-cache les autres jours. Nous acceptâmes la mort dans l’âme une invasion barbare féminine (certes concitoyennes de Goarem Creis (1), mais des filles), dont les sujets s’installèrent brièvement à proximité, au cœur d’un chêne touffu et à la canopée rabotée.

Dans ce contexte de rivalité médiévale inter-quartiers, Goarem Creis se devait d’avoir une longueur d’avance. Pour démontrer notre savoir-faire technologique, une idée germa un après-midi estival, au chant d’un merle, alors que nous contemplions une grande fosse creusée par l’Histoire et le cours d’eau.
– Pourquoi pas en faire un bassin ?

L’eau cherchait à s’esquiver par une ouverture large d’un mètre ; nous n’osions pas nous aventurer plus loin dans la fosse : au sortir de celle-ci, le granit désagrégé en poussière de mica et de quartz offrait une stabilité à nos pieds, à l’abri relatif dans des bottes, que la vase nauséabonde et traîtresse d’au-delà ne pouvait procurer.

Mon frère prenait ce chantier très au sérieux ; il était celui qui s’en occupait le plus, devant un ami, Fanch, et moi. Nous dégageâmes au sécateur et à la bêche ronces, fougères et autres végétaux nuisibles aux fondations. Les outils d’excavation ensuite, pioches et pelles attaquèrent les parois terreuses habitées de lombrics. Nous travaillâmes même un jour qu’il pleuvait froidement des hallebardes ; trempés, l’œuvre prenant forme, nous ne pouvions que nous acharner. Nous faisions au mieux pour rester propres ; bien plus d’une fois, nos bottes se remplirent d’une humeur boueuse. A mains nues, nous posâmes les roches édificatrices ; à mains nues, nous bouchâmes les fuites coquines ; égratignées, gonflées, gelées, mais heureuses. Le dimanche était particulier : après une journée harassante et le regard résigné de ma mère sur nos vêtements, Simon et moi avions droit à notre traditionnel repas de crêpes ; une odeur à se pâmer contrastant avec les gaz marécageux.

Nous eûmes la visite une fois du fermier voisin (diplomatiquement neutre avec le Royaume, mais nous n’hésitions pas à batifoler dans son énorme grange aux bottes de foin piquant).
Demat, yaouankiz ! (2) fit-il, en débouchant brusquement d’un hallier, de sa douce voix contredisant son dos voûté et son visage bruni.
– Bonjour, M’sieur Tymor ! répondit-on, sans trop comprendre ce qu’il nous avait dit.
– Alors, qu’est-ce qu’on fabrique de beau ?
– Un barrage ! lui lança-t-on, un sourire éloquent aux lèvres.
Il resta discuter quelques instants en notre compagnie, et devant le labeur déployé, s’en alla, silencieux, respectueux des travailleurs.

Pour sûr l’avancée des travaux ne se fit pas sans heurts ; crispations, énervements apportèrent leurs réunions conciliatoires sur les poursuites du monument, et plusieurs essais (conclus inévitablement par une inondation) aboutirent au tassement de l’ouvrage. Nous pouvions désormais traverser au sec, tandis que le niveau de l’eau montait progressivement, à l’instar de la popularité de l’édifice, qui dépassa promptement nos frontières.

Nous pûmes nous y baigner avant l’envahissement inéluctable par les lentilles d’eau et autres élodées, accompagnant la chute des chatons. Une corde pour se balancer d’un saule roux, un radeau moins stable qu’un monocycle, tout fut fait pour profiter de cette soudaine étendue d’eau.

Le barrage de mon frère, y ayant placé sa volonté, consacra notre été, sous le bruissement bienveillant du couple d’arbres.

1 : littéralement « la garenne du milieu » ou « la terre du milieu »… Ça ne s’invente pas.
2 : Salut, la jeunesse !

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Catégories :Intermédiaires
  1. Anonymous
    30 novembre 2008 à 18:57

    Je connais ce texte. :op Sandra.

  2. Yohann
    30 novembre 2008 à 19:48

    Je sais, oui. ;o) Vu que j’utilise celui de Münchhausen pour le concours du Magazine littéraire, j’ai intégré le pastiche de Pagnol (raté) comme le XXXIII.Et comme ce texte concerne mon frère, je l’ai fait apparaître le jour de son annif (même s’il n’a pas connaissance de ce site).

  3. Anonymous
    2 décembre 2008 à 18:36

    Alors : bon anniversaire (en cachette et en retard) à ton frère ! :o) Et coucou à ta personne. :o)Sandra.

  4. Gauvain
    6 décembre 2008 à 10:14

    y’a pas, c’est joli même pour un pastiche raté (par contre ta postiche te va à ravir !)

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