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Intermédiaire XXIX

« Gracias.
– Bueno viaje, señor. »
Il est 6 h 45, une journée d’hiver de la fin août 1972. Le guichetier de la gare a remarqué le léger accent brésilien derrière le remerciement espagnol, et lui a souhaité bon vent, affable. L’homme à qui il vient de vendre un billet pour el Tren a las Nubes est vêtu d’un pardessus sombre, des habits qu’il devine tout aussi sombres, une mallette tenue par la main gauche, et un chapeau italien, la même conception chapelière que dans ce film qu’il a vu vu récemment… Il a le titre sur le bout de la langue… Le Parrain, c’est ça. Un sacré bon film.
L’homme en question monte dans un wagon, ouvre la porte de la cabine, observe les rangs de fauteuil vides, semble se décrisper légèrement puis choisit de se poser directement sur la première rangée à droite, à côté de la fenêtre. Il pousse un long et discret soupir une fois confortablement installé ; pas fâché de quitter Ciudad de Salta et la planque insalubre, aux murs suintant les jours de pluie d’été.
Un homme portant des bagages entre et va se poser à l’autre extrémité du compartiment, à gauche ; il scrute l’extérieur un instant par la fenêtre, puis ouvre El Tribuno du jour. Une minute plus tard, deux enfants gazouillants précédés de leur mère s’assoient au milieu du wagon.
Après qu’un coup de sifflet eut retenti, la locomotive s’ébranle et le voyage commence. Ciudad de Salta défile, ses baraques bien alignées, ses rues bondées aux gens désœuvrés ; on s’éloigne un temps dans la plaine afin de rallier différentes gares, puis l’on se dirige au cœur de la Cordillère des Andes. Les paysages sont secs, poussiéreux, parsemés de touffes de graminées, de buissons calcinés par le gel et le soleil, de cactus plus acérés les uns que les autres. Pour un train qui est réputé pourfendre les nuages, c’est l’essentiel même qui manque aux rivages célestes ; les crocs rocheux des horizons tourmentés des Andes devaient avoir un petit creux.
Les heures fuient, ainsi que les petites gares, et les tunnels, et les zigzags ; les enfants se sont lassés des paysages désolés ; ils se sont amusés à voir un groupe de condors qui tourbillonnaient dans une encoignure du ciel avant de descendre à terre : leur enthousiasme fut vite douché par la mère qui leur expliqua l’utilité des charognards ; l’homme du fond était toujours plongé dans une lecture, cependant il avait troqué son journal pour un livre à la première de couverture marron, selon ce qu’avait perçu du coin de l’œil l’homme au borsalino. Ce dernier regarda franchement l’individu du fond lorsqu’un bruit de sachet froissé se fit entendre, mais ce n’était qu’un sandwich que l’autre mordit avec appétit. Son ventre gargouilla de dépit en même temps que le soroche se manifesta en lui ; il se sentit rudement nauséeux. Un des enfants se plaignit ; cela convainquit l’homme au chapeau : il se leva et sortit prendre l’air.
Le mal s’atténue quelque peu. La porte s’ouvre et l’homme au livre lâche un jet de bol alimentaire dans la nature. Il maudit le soroche tandis qu’il s’essuie la bouche de son mouchoir. Un brin gêné de s’être ainsi comporté en public, il s’excuse auprès de l’homme au chapeau, qui lui pardonne volontiers d’autant qu’il souffre du même mal.
Le silence du rail s’impose, l’air frais vivifiant les deux hommes. L’un d’eux désigne un ruban de métal suspendu qu’il dénomme viaduc de La Polverilla, preuve que l’on s’approchait du terminus.
L’homme au chapeau ressent soudain une piqûre douloureuse à l’endroit de sa cheville droite ; lâchant un petit cri, il relève des yeux surpris sur son copassager qui tient en main un parapluie.
« Um guarda-chuva ?
– MR-8 ? » susurre l’autre, qui lut la désagrégation du masque sur le visage de sa victime.
La ricine provoque un choc anaphylactique, et l’homme au parapluie aide l’autre à passer par-dessus bord, pendant que le train s’engage sur le viaduc. Les autres passagers, soient tout absorbés par la vue splendide, soient s’en contrefichant, ne verraient au pire qu’un panache de poussière accompagnant un éboulis.
« Até à próxima. »

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Catégories :Intermédiaires
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