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Archive for novembre 2008

Intermédiaire XXXIII

28 novembre 2008 4 commentaires

Il fut construit aux abords de la ville de Pluguffan, à l’ombre conjointe d’un chêne et d’un châtaignier immenses, au temps d’avant le sentier pédestre.

J’avais onze ans ; mon frère Simon, neuf. Le « Royaume », le nom du territoire décrété au sein de notre bande de copains, s’étendait loin en amont et en aval d’un ruisseau anonyme ; sa capitale, son épicentre : les deux majestueux arbres d’essence différente ; sa Grotte des Chevaliers, obscure, pleine de dragons fumants ; à l’est, le Moulin, sorte de cuve d’eau naturelle, lieu cynégétique en grenouilles et petites truites ; plus au sud-est, la Plaine aux Fougères, champ de bataille limitrophe avec les pouilleux de Vorc’h Laë, éternel lieu de cache-cache les autres jours. Nous acceptâmes la mort dans l’âme une invasion barbare féminine (certes concitoyennes de Goarem Creis (1), mais des filles), dont les sujets s’installèrent brièvement à proximité, au cœur d’un chêne touffu et à la canopée rabotée.

Dans ce contexte de rivalité médiévale inter-quartiers, Goarem Creis se devait d’avoir une longueur d’avance. Pour démontrer notre savoir-faire technologique, une idée germa un après-midi estival, au chant d’un merle, alors que nous contemplions une grande fosse creusée par l’Histoire et le cours d’eau.
– Pourquoi pas en faire un bassin ?

L’eau cherchait à s’esquiver par une ouverture large d’un mètre ; nous n’osions pas nous aventurer plus loin dans la fosse : au sortir de celle-ci, le granit désagrégé en poussière de mica et de quartz offrait une stabilité à nos pieds, à l’abri relatif dans des bottes, que la vase nauséabonde et traîtresse d’au-delà ne pouvait procurer.

Mon frère prenait ce chantier très au sérieux ; il était celui qui s’en occupait le plus, devant un ami, Fanch, et moi. Nous dégageâmes au sécateur et à la bêche ronces, fougères et autres végétaux nuisibles aux fondations. Les outils d’excavation ensuite, pioches et pelles attaquèrent les parois terreuses habitées de lombrics. Nous travaillâmes même un jour qu’il pleuvait froidement des hallebardes ; trempés, l’œuvre prenant forme, nous ne pouvions que nous acharner. Nous faisions au mieux pour rester propres ; bien plus d’une fois, nos bottes se remplirent d’une humeur boueuse. A mains nues, nous posâmes les roches édificatrices ; à mains nues, nous bouchâmes les fuites coquines ; égratignées, gonflées, gelées, mais heureuses. Le dimanche était particulier : après une journée harassante et le regard résigné de ma mère sur nos vêtements, Simon et moi avions droit à notre traditionnel repas de crêpes ; une odeur à se pâmer contrastant avec les gaz marécageux.

Nous eûmes la visite une fois du fermier voisin (diplomatiquement neutre avec le Royaume, mais nous n’hésitions pas à batifoler dans son énorme grange aux bottes de foin piquant).
Demat, yaouankiz ! (2) fit-il, en débouchant brusquement d’un hallier, de sa douce voix contredisant son dos voûté et son visage bruni.
– Bonjour, M’sieur Tymor ! répondit-on, sans trop comprendre ce qu’il nous avait dit.
– Alors, qu’est-ce qu’on fabrique de beau ?
– Un barrage ! lui lança-t-on, un sourire éloquent aux lèvres.
Il resta discuter quelques instants en notre compagnie, et devant le labeur déployé, s’en alla, silencieux, respectueux des travailleurs.

Pour sûr l’avancée des travaux ne se fit pas sans heurts ; crispations, énervements apportèrent leurs réunions conciliatoires sur les poursuites du monument, et plusieurs essais (conclus inévitablement par une inondation) aboutirent au tassement de l’ouvrage. Nous pouvions désormais traverser au sec, tandis que le niveau de l’eau montait progressivement, à l’instar de la popularité de l’édifice, qui dépassa promptement nos frontières.

Nous pûmes nous y baigner avant l’envahissement inéluctable par les lentilles d’eau et autres élodées, accompagnant la chute des chatons. Une corde pour se balancer d’un saule roux, un radeau moins stable qu’un monocycle, tout fut fait pour profiter de cette soudaine étendue d’eau.

Le barrage de mon frère, y ayant placé sa volonté, consacra notre été, sous le bruissement bienveillant du couple d’arbres.

1 : littéralement « la garenne du milieu » ou « la terre du milieu »… Ça ne s’invente pas.
2 : Salut, la jeunesse !

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Intermédiaire XXXII

« La loi, dans un grand souci d’égalité, interdit aux riches comme aux pauvres de coucher sous les ponts, de mendier dans la rue et de voler du pain. »

La phrase s’étalait en grandes lettres bleues sur fond gris, badigeonnées de toute évidence à l’aide d’un pinceau large, conclue par le nom de son auteur : ANATOLE FRANCE. Le mur suintant et carrelé n’avait pas vraiment entamé la sentence ; soit elle était relativement récente, soit la peinture se cramponnait admirablement.

La réclame stérile surplombait un amas de planches, de bâches et de cartons, le tout plus ou moins ligaturé ; on notait une certaine méticulosité à l’ouvrage ; on devait y prendre soin en dépit des environs répugnants : le fleuve humide et charriant des alluvions urbains ; le tablier du pont, sombre et habité ; le ronflement incessant du trafic autoroutier.

Un homme sortit debout de la masure, ou, plus poétiquement, se détacha de l’ensemble. Vêtu vraisemblablement de ce qu’il avait trouvé et/ou gardé, il s’éloigna en s’étirant, suivi à quelques pas d’un chat au pelage mi-long et noir et blanc. « Le Chat », comme l’appelait son maître (si tant est qu’un chat ait un maître), ne le quittait que rarement.

Le clochard déambula dans la ville toute la journée, le chat près des pieds, l’estomac au niveau des talons, évitant les rues trop bondées ; les gens avaient tendance à flairer une odeur, à ses côtés, et s’écartaient en fronçant le nez, malgré sa volonté d’entretenir une hygiène raisonnable. Le plus lourd sacrifice consenti fut la perte de ses cheveux longs ; dehors, la vermine est impitoyable. Il ne se risquait à la mendicité qu’en cas de carence grave, et cette époque n’était pas encore, heureusement, advenue. Il connaissait un employé travaillant au supermarché tout proche, amitié relique d’un passé englouti. Approvisionné en denrées à la frontière de la péremption, il partagea un bout de son repas avec le Chat, animal de compagnie qui s’exprimait peu.

Son vagabondage l’entraîna ensuite à proximité d’un restaurant d’alimentation rapide. Il éprouva de la peine pour les pinsons gras, les plumes ébouriffées et ternes, malades d’avoir picoré à longueur de temps des frites froides et les sauces grasses. Le Chat marqua sa désapprobation en snobant cette volaille, indigne de son rang de prédateur.

Et tous les soirs, il rejoignait quelques familles regroupées au cœur d’une ruelle entre deux immeubles, et sous les lumières de lampadaires d’une cour adjacente, se livrait à une séance de narration d’histoires pour les enfants. Il n’était pas rare qu’un parent s’appuie sur un mur et se mette à l’écouter ; le Chat s’allongeait à l’écart, indifférent, les yeux mi-clos.

– Oh ! Mais je vois que nous avons un petit nouveau ! dit-il d’une voix claire qui contredisait son apparence. Comment t’appelles-tu ?
– Loïc, répondit timidement, en articulant les syllabes, le garçonnet.
– Les autres, pouvez-vous dire à Loïc quelle histoire nous avons terminée hier soir ?
L’Odyssééée ! clama en un chœur indistinct le jeune public.
– Et qui a inventé cette histoire ?
– Homèèère !
– L’un d’entre vous peut-il me raconter ce qu’il a retenu ? En gros. Vas-y, Rachida, nous t’écoutons.
– Eh bien, commença la gamine en se levant, y a Ulysse qui fait un long voyage pour revoir sa femme, Pelote…
– Pénélope, rattrapa un garçon assis à côté d’elle.
– Mais, je sais-euh !… Et alors il rencontre pleins de monstres, un cyclope qui a qu’un œil, il est aussi presque transformé en cochon pour être mangé, et quand il rentre chez lui, il se déguise en pauvre, et là, y a son chien très vieux qui le reconnaît avant de mourir, et c’est comme ça qu’il revient sur le trône de Grèce, et qu’il revoit sa femme et son fils.
– C’est très bien. D’accord. Chuchuchut ! Si vous voulez parler de L’Odyssée entre vous, faites-le après, sinon je m’en vais !
Les gamins se chamaillèrent un instant à coup de « Vas-y, tais-toi ! », puis se calmèrent. Sûr d’accaparer l’attention générale, le clochard amorça :
– Ce soir, je vais commencer une histoire qui a pour titre Les Misérables, une très belle histoire qui fut écrite par un homme qui s’appelait Victor Hugo. Cette histoire a eu lieu il y a très longtemps.
Il fit une pause oratoire.
– Un homme marche sur un chemin plein de cailloux. La nuit tombe, le vent souffle et il n’a pas d’abri pour dormir, même pas une niche pour se coucher. Son nom est Jean Valjean ; répétez après moi : Jean, Valjean.

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Intermédiaire XXXI

– C’est vraiment le bout du monde. La mer, rien que la mer, à des centaines de kilomètres à la ronde, s’extasia la femme.
Le couple chevauchait au pas sur le bord de la route méridionale de l’Île de Pâques ; ils approchaient du site de Hanga Te’e. Le bout de terre perdu dans le Pacifique était impitoyablement battu par des vents violents, hiver comme été, et ne les épargnaient d’aucune manière.
– C’est quand même un peu désert, il n’y a pas d’arbre… concéda-t-elle.
– Je t’avais prévenue. Encore une désertification à mettre au crédit de l’Homme, fit, maussade, son compagnon.
– Toi, depuis ce matin, je te sens bougon. Soit tu couves quelque chose, soit tu as une réflexion que tu rumines.
– Je réfléchissais au fait que la déforestation de l’île n’est dû, encore une fois, qu’à la volonté d’un culte religieux, emmenant la population indigène à une mort certaine.
La femme, la trentaine entamée, observa intensément son partenaire, non gênée par le pas du hongre qu’elle montait. En écartant les cheveux qui revenaient sans cesse devant ses yeux, elle dit :
– Non, chéri, je te connais assez pour savoir que ce n’est pas ce qui te préoccupe réellement.
Il lui jeta un coup d’œil et un sourire en coin ; le Cerro Terevaka veillait sur eux, en arrière-plan.
– On ne peut rien te cacher, chérie.
A l’horizon apparut un moaï, qui pointait son regard enfoncé dans la pierre vers l’intérieur des terres. L’homme tira sur les rênes, et obligea sa compagne à faire de même ; ils s’arrêtèrent au pied de la sculpture.
– Tu savais que leurs yeux étaient en cartilage de requin ?
– Je le sais, oui. Vas-tu me dire ce qui te tracasses ?
– Ceci. » Il sortit un billet de 100 Euro. « L’argent, encore l’argent, toujours l’argent. » Elle ne répondit pas. « Encore plus puissant qu’une religion, encore plus dévastateur pour l’humanité. » Il n’entendit que les sabots martelant épisodiquement le sol, et le vent qui rugissait. « L’ultime artifice. Mais ça (il désigna sur le billet le pont au tracé baroque), ça, ça dépasse l’entendement. C’est du cynisme pur, une défaite du monde libre.
– Ne soit pas si lyrique, soupira-t-elle.
– Mais enfin, dessiner un pont, un symbole qui rassemble, sur un billet de banque, l’élément qui divise, qui embobine par excellence, n’est-ce pas de l’hypocrisie ? N’est-ce pas se moquer de notre poire ? Alors voici ce que je vais faire », s’écria-t-il, ferme, sans laisser de temps de réponse.
Tandis qu’il pliait le billet, il ajouta :
– Une fois, j’ai lu dans un journal satirique (défini satirique par qui, à ce propos ?) que des Russes s’amusaient en soirée à brûler des billets de 500, et que leurs domestiques avaient ensuite ordre de ramasser les cendres. Ces « riches » sont des inconscients, en plus d’être punissables par la justice, alors que moi, je sais ce qu’est l’argent : le lien artificiel d’asservissement. Voilà.
Il s’orienta face à la mer.
– Un billet de cent.
Et il jeta l’avion en papier.

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Bêta lunaire

Un prétentieux hurluberlu bêtifiait de manière irrésistible et sensuelle en écrivant des textes en parfaite plénitude. Il était efficient bien qu’éructant du cérumen néphrétique par les oreilles.
Un homme, qu’il ulcérait rugueusement et sempiternellement, vint à son hébergement et lui fit avaler du mercure mortifère. L’hurluberlu méritait son sort funeste et rejoignit les champs céruléens ou sélènes, c’est selon…

(Petit texte sans prétention aucune)

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Hors-série ~ Une aventure de la Grumch et Pitchoun

Avant de courir le semi-marathon chaque soir avec Daisy, la Grumch* eut d’autres animaux domestiques sous sa gouverne.

Hier, la torture en plein air.
Pitchoun, beau chien affectueux au poil long blanc et caramel, de taille moyenne, issu d’un cocktail canin étrange, longe le trottoir d’en face de la résidence de sa maîtresse, qu’il vient de sortir, et furète une allée de garage proche, quand soudain :
« Kaï !! »
Le pauvre, de sa truffe humide, vient de recevoir une châtaigne mémorable, car un fil électrique posé à même le sol marque l’allée. La Grumch, outrée, flairant une mise en danger d’autrui et des chiens renifleurs, interpelle Mme C. sur l’illégalité d’un tel dispositif d’intimidation de violation de propriété.
« Vous gardez quoi dans votre enclos ? Des vaches, peut-être ? Ou c’est juste votre famille ? »
Si elle ne l’a pas dit, elle l’a pensé très fort. La bonne femme a compris le message.
Une semaine plus tard, la Grumch se voit houspiller par M. C., le mari, le véritable fautif, étalant sa mauvaise foi :
« Dites donc ! J’ai reçu une lettre de la mairie ! Qu’est-ce que c’est que ces manières ? Vous auriez mieux fait de m’en parler ! Et je vous interdis de venir fureter chez moi et de me balancer ! »
Pour un peu, on la traitait de collabo !
« Primo, j’ai fait part à votre femme de la dangerosité d’avoir un fil électrique posé sur le trottoir. Vous êtes encore son mari, non ? Elle n’a pas encore quitté la maison, non ? Secundo, je parle d’abord avec les gens concernés s’il y a un problème, ensuite je vais plus haut si ça dure trop. Capish ? Alors je vous interdis de m’accuser à tort, car je n’ai rien fait ! Non mais ! »
Le malotru se détourne en bougonnant.
La Grumch saura plus tard qu’il s’agissait de sa voisine de gauche qui, ayant vu la scène du toutou foudroyé, s’était tout de go précipité à la mairie. Voyant que l’on s’occupait de ses affaires sans son consentement, la Grumch bouillit intérieurement, en lâchant de temps à autre des mots incongrus à voix haute.

* doublait Clint Eastwood dans L’Inspecteur Harry

Catégories :La Grumch et Daisy

Intermédiaire XXX

« Journal de bord d’Eirik Raud, cent dix-septième jour de vol au sein du Simha Ier, an 4213 après l’Épopée de Gilgamesh.
À 9 heures standard j’ai reçu une invitation du commandant Viktor qui m’enjoignait à venir sur le pont du vaisseau. Ce devait être important puisqu’au moment où la porte de l’ascenseur gravitationnel s’ouvrit, un vacarme assourdissant m’accueillit, avant que je ne repère dans la foule Selenaïs et Agamemnon…
Tant que j’y suis, note : dîner en tête-à-tête demain 18 heures standard avec Selenaïs.
Je salue mes compagnons ; le commandant m’apercevant de loin et me saluant de la tête se décide à élever la voix pour demander l’attention de son auditoire. Suit un court blabla, jusqu’à ce qu’il dévoile l’objet du rendez-vous : l’image de notre future planète dans une résolution à couper le souffle. Des cris et des larmes légitimes surgirent parmi les invités ; Selenaïs m’a même instinctivement agrippé le bras. Ce que nous avions devant les yeux… Un rêve. Notre planète, Sippar.
Minutieusement sélectionnée entre d’innombrables concurrentes à la colonisation, c’est sa lune, Shamash, qui l’avait sortie du lot, miroir de notre Terre-mère. Celle qui apparaissait sur l’écran était incommensurablement plus belle que tout ce que j’avais pu imaginer. Ces teintes si prometteuses… et cette damnée étoile qui nous en avait caché la vue, à la sortie du dernier tunnel espace-temps ; maintenant que Sippar nous tendait les bras, l’excitation avait grimpé de plusieurs crans. Je saurai imposer, ce soir, mon sujet de discussion à mes collègues terraformateurs des autres missions, cher journal, et ce n’est pas pour me déplaire !
On passera à du concret, nous, deuxième génération ; nous n’en sortirons pas moins glorieusement que la première, bien au contraire. Je l’affirme. La biodiversité extraterrestre déjà sur place sera à intégrer à la complexe équation, paramètre qui n’existait pas sur Vénus, ou plus du tout sur Mars et sur Europe. Je sens l’adrénaline monter en moi par vagues, et ce vertige m’opacifie la manière de commencer à m’y plancher sérieusement ; j’ai l’impression de me retrouver face à un buffet monstrueux dont les plats disposés sont plus délicieux les uns que les autres, ne pouvant y goûter que superficiellement chacun son tour…
Mais que suis-je en train de dire ?
Je sais pertinemment que mon travail ne me rassasiera jamais, d’autant que la responsabilité qui est la mienne est un poids immense ; je détiens le pouvoir de survie d’innombrables futurs Sippariens ! Un pouvoir que nul autre n’obtiendra plus ! J’ai la chance unique de permettre la perpétuation de l’humanité…
J’en ai les larmes aux yeux, en l’exprimant tout haut. Cette émotion est plus intense encore du fait de la concrétisation de la beauté stellaire de ce matin…
J’attends impatiemment d’y poser les pieds, et ce serait un gâchis que d’oser anticiper un tel instant. »

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Intermédiaire XXIX

« Gracias.
– Bueno viaje, señor. »
Il est 6 h 45, une journée d’hiver de la fin août 1972. Le guichetier de la gare a remarqué le léger accent brésilien derrière le remerciement espagnol, et lui a souhaité bon vent, affable. L’homme à qui il vient de vendre un billet pour el Tren a las Nubes est vêtu d’un pardessus sombre, des habits qu’il devine tout aussi sombres, une mallette tenue par la main gauche, et un chapeau italien, la même conception chapelière que dans ce film qu’il a vu vu récemment… Il a le titre sur le bout de la langue… Le Parrain, c’est ça. Un sacré bon film.
L’homme en question monte dans un wagon, ouvre la porte de la cabine, observe les rangs de fauteuil vides, semble se décrisper légèrement puis choisit de se poser directement sur la première rangée à droite, à côté de la fenêtre. Il pousse un long et discret soupir une fois confortablement installé ; pas fâché de quitter Ciudad de Salta et la planque insalubre, aux murs suintant les jours de pluie d’été.
Un homme portant des bagages entre et va se poser à l’autre extrémité du compartiment, à gauche ; il scrute l’extérieur un instant par la fenêtre, puis ouvre El Tribuno du jour. Une minute plus tard, deux enfants gazouillants précédés de leur mère s’assoient au milieu du wagon.
Après qu’un coup de sifflet eut retenti, la locomotive s’ébranle et le voyage commence. Ciudad de Salta défile, ses baraques bien alignées, ses rues bondées aux gens désœuvrés ; on s’éloigne un temps dans la plaine afin de rallier différentes gares, puis l’on se dirige au cœur de la Cordillère des Andes. Les paysages sont secs, poussiéreux, parsemés de touffes de graminées, de buissons calcinés par le gel et le soleil, de cactus plus acérés les uns que les autres. Pour un train qui est réputé pourfendre les nuages, c’est l’essentiel même qui manque aux rivages célestes ; les crocs rocheux des horizons tourmentés des Andes devaient avoir un petit creux.
Les heures fuient, ainsi que les petites gares, et les tunnels, et les zigzags ; les enfants se sont lassés des paysages désolés ; ils se sont amusés à voir un groupe de condors qui tourbillonnaient dans une encoignure du ciel avant de descendre à terre : leur enthousiasme fut vite douché par la mère qui leur expliqua l’utilité des charognards ; l’homme du fond était toujours plongé dans une lecture, cependant il avait troqué son journal pour un livre à la première de couverture marron, selon ce qu’avait perçu du coin de l’œil l’homme au borsalino. Ce dernier regarda franchement l’individu du fond lorsqu’un bruit de sachet froissé se fit entendre, mais ce n’était qu’un sandwich que l’autre mordit avec appétit. Son ventre gargouilla de dépit en même temps que le soroche se manifesta en lui ; il se sentit rudement nauséeux. Un des enfants se plaignit ; cela convainquit l’homme au chapeau : il se leva et sortit prendre l’air.
Le mal s’atténue quelque peu. La porte s’ouvre et l’homme au livre lâche un jet de bol alimentaire dans la nature. Il maudit le soroche tandis qu’il s’essuie la bouche de son mouchoir. Un brin gêné de s’être ainsi comporté en public, il s’excuse auprès de l’homme au chapeau, qui lui pardonne volontiers d’autant qu’il souffre du même mal.
Le silence du rail s’impose, l’air frais vivifiant les deux hommes. L’un d’eux désigne un ruban de métal suspendu qu’il dénomme viaduc de La Polverilla, preuve que l’on s’approchait du terminus.
L’homme au chapeau ressent soudain une piqûre douloureuse à l’endroit de sa cheville droite ; lâchant un petit cri, il relève des yeux surpris sur son copassager qui tient en main un parapluie.
« Um guarda-chuva ?
– MR-8 ? » susurre l’autre, qui lut la désagrégation du masque sur le visage de sa victime.
La ricine provoque un choc anaphylactique, et l’homme au parapluie aide l’autre à passer par-dessus bord, pendant que le train s’engage sur le viaduc. Les autres passagers, soient tout absorbés par la vue splendide, soient s’en contrefichant, ne verraient au pire qu’un panache de poussière accompagnant un éboulis.
« Até à próxima. »

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