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Intermédiaire XVII

Salomé vit certainement le plus beau jour de sa vie : c’est la fin de l’Estado Novo (1). Elle le compare à l’ouverture d’une fenêtre longtemps condamnée d’un grenier poussiéreux, et elle danse, sa robe ondoyant dans le courant d’air.

Elle est née à Lisbonne le 8 mai 1945, jour de libération pour une grande partie du monde. Quatre jours auparavant, Salazar ordonna l’abaissement des drapeaux et une demi-journée de deuil lorsque la mort de Hitler lui parvint.

Quand Salomé apprit cela, combiné aux horreurs du IIIe Reich, elle fit de Salazar son ennemi personnel. Le calcul était simple : pas de mariage ni d’enfant tant que ce régime ne serait pas tombé. A défaut d’inciter à la révolte, elle lutta passivement avec son corps. Elle en découragea plus d’un.

La mort de Salazar à la fin juillet 1970 n’avait rien changé à ses convictions (dit-elle alors, à l’un de ses prétendants revenu à la charge). Caetano avait repris le relais ; un siège branlant, certes, mais le régime survivait.

Ce matin du 25 avril 1974, Salomé fut réveillée par le bruit de bottes sur les pavés ; curieuse, elle avait tout de même prudemment observé la rue, mais n’avait discerné que des ombres grises. Elle subodorait qu’elle ne fût pas la seule aux fenêtres.

Notilia vint frapper à sa porte sur le coup des huit heures.
– Les militaires se sont insurgés, souffla-t-elle hors d’haleine, et elle demanda l’allumage de la radio. Elle chercha la fréquence et tomba sur une voix masculine qui débitait un avertissement, celui de ne pas sortir dans la rue. Elles écoutèrent les nouvelles et bavardèrent fébrilement.

Les deux femmes décidèrent de descendre jusqu’au marché aux fleurs ensemble, angoissées ; divers petits groupes se formaient ici ou là. Elles purent vite se rendre compte de l’effervescence du marché, d’où s’échappaient des fragrances végétales et une agitation électrique. Les gens jetaient haut des bouquets, des chapeaux ; gestes d’une joie de vivre longtemps réprimée. On les accueillit avec un bouquet d’œillets (c’était la saison), et on leur désigna des soldats dont la fleur pointait au bout du canon de leur fusil.

Les militaires semblaient réellement s’être insurgés, en douceur, mais leurs supérieurs avaient œuvré dans la clandestinité la plus totale. Malgré l’enthousiasme qui l’animait, Salomé sut raison garder. L’Estado Novo coulait, les peuples colonisés devenaient libres ; mais l’armée persistait, et pour une pacifiste convaincue, cette victoire avait un goût aigre qui ne s’évanouirait pas totalement. La tumeur guerrière s’accrochait.

Mais elle ne voulut pas bouder son plaisir et, rayonnante, elle convainquit Notilia de la suivre jusqu’au pont Salazar (2), d’une part pour le fouler aux pieds, d’autre part pour offrir des fleurs aux passants dépourvus. Sur son chemin, aucun ne refusa. Certains les rejoignirent au pont, des voisins, qui apportaient leurs fleurs, leurs chants et leurs cavaquinhos (3) ; d’autres arrêtèrent leur véhicule sur le bord de la route et entrèrent dans la fête improvisée.

1 : l’Estado Novo était un régime autoritaire conservateur, nationaliste, défendant l’empire colonial portugais, reposant sur les élites traditionnelles (l’Église, l’armée…). Salazar en est le créateur, en 1933.
2 : depuis renommé pont du 25 avril 1974
3 : ukulélé portugais

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