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Intermédiaire XII

La piste de bitume, creusée sur ses deux bas-côtés, avait à peine la largeur adéquate à une circulation de front pour deux vélos. La plaine était recouverte d’une végétation rase, accentuant le sentiment de solitude. Le vent chargé du sel marin s’exprimait en fouettant, par bourrasques brèves, tandis qu’il baffait plus violemment les cumulus gris, les accompagnant au large, et révélant une voûte céleste d’un bleu sombre.

Francesca, jeune italienne née à Gênes, était en train de marcher sur cette piste, située sur la grande île volcanique perdue au milieu de l’Atlantique-Nord. Alors que ces camarades des bancs universitaires préféraient voyager en Irlande, en Écosse ou en Allemagne, tergiversant jusqu’au dernier moment, quitte à débourser au-delà du raisonnable, Francesca, elle, avait tenu avec une tranquillité quelque peu désarmante à poser ses valises en Islande, un voyage prévu de longue date.

Depuis toute petite elle était passionnée par tout ce qui touchait aux pays scandinaves, de près ou de loin ; histoires, langues, gastronomies, etc. Un goût si prononcé pour une culture si éloignée géographiquement, de surcroît pour une latine, avait à maintes fois attisé la curiosité d’autrui. Selon elle, et sa mère corroborait sa version, l’explication se résumait en la rencontre avec un livre qui avait conçu une nouvelle naissance chez la fillette, une naissance intellectuelle ; ce livre avait été écrit par Selma Lagerlöf et s’intitulait « Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède ». Voyager sur une oie, il était impossible pour elle de dénombrer la quantité de rêves que cela lui avait inspirée.

Un an auparavant, Francesca avait effectué un tirage au sort pour désigner le premier pays nordique qu’elle parcourrait ; le billet « Islande » avait jailli du chapeau. Elle s’extasia tout de suite sur ses chances d’assister à une éruption volcanique en pleine nuit ; les nombreuses photos qu’elle en avait vues provoquèrent plusieurs soupirs d’impatience.

La pancarte affichait « Brúin milli heimsálfa », ce qui signifiait « pont entre deux continents » ; elle touchait au but de son après-midi. Le sable noir remplaçait peu à peu la flore pauvre de la péninsule de Reykjánes. Le pont sobre, planché et métallique, apparut devant elle ; le symbolique Miðlína brúin.

Elle s’y arrêta en plein milieu, à cheval entre la plaque européenne et la plaque américaine. Elle observa le rift exposé ici au soleil, les nuages qui galopaient ; Francesca s’y sentait bien ; quelques pas et elle franchissait ce qui équivalait à un immense océan, plus au sud.

« Mine de rien, l’homme apprend, se dit-elle. Là où il nécessitait une caravelle, il lui faut maintenant comprendre sa planète pour atteindre un autre continent. »

N.B. : pour saisir l’ironie du texte, il faut savoir que Christophe Colomb était Gênois.

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Catégories :Intermédiaires
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