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Archive for août 2008

Le bocal aux tempêtes

Il était une fois Morvan et Gwenaël, deux pêcheurs de l’île d’Ouessant. Toutes les semaines ils partaient en mer pour se procurer de quoi vivre : ramener une pitance pour leurs familles et vendre l’autre partie à Brest. La vie est dure sur ce bout de terre, à l’extrême ouest de l’Europe, battu par les rafales et les déferlantes enfantées par l’océan.

Morvan, gaillard plus grand que la moyenne, avait une femme qui s’appelait Rozenn. Conséquence terrible provoquée par l’épuisement des fausses couches successives, elle devint stérile. Effondrée, Rozenn voulut mettre fin à ses jours, se croyant indigne d’être une femme. Morvan la persuada de continuer à vivre à ses côtés, qu’il l’aimait malgré ce terrible coup du sort, qu’il allait trouver une solution. Elle surmonta son chagrin et plaça toute sa confiance en Morvan, même si elle fit une croix sur la possibilité d’avoir une descendance. Rozenn cachait néanmoins ses larmes amères en surprenant la marmaille de la famille de Gwenaël.

Un jour Morvan partit sur le continent, emportant la quasi totalité des économies soigneusement amassées pendant l’année qui suivit le drame. Il rentra trois jours plus tard avec sous le bras un livre et un bocal en verre. Rozenn ne posa pas de questions à son mari, mais n’en fut pas moins intriguée. Quand elle le vit lui sourire, elle ne put se retenir :
– Qu’as-tu donc rapporté là ?
– La solution à nos problèmes.

Il étudia le livre pendant des semaines, mémorisant des passages entiers qu’il ressassait lors de ses longues journées en mer. Il ordonna à sa femme de ne point y toucher, de ne point en parler, et bien que Rozenn fût dévorée par la curiosité, elle tint parole.

Trois mois s’écoulèrent ; Morvan déposa sur le bateau le bocal nouvellement à moitié rempli de liquide. Le voyant opérer, Gwenaël lui demanda à quoi servait ce truc ; il se vit répondre qu’une abondance de poissons allait envahir les filets.

Depuis quelques temps Gwenaël se posait des questions sur le changement de tempérament de son ami. Il voulait bien croire que l’épisode tragique de sa femme l’ait atteint – lui-même, à sa place, l’aurait rapidement chassée – cependant l’humeur de Morvan s’assombrissait, il devenait taciturne, prenait des risques inconsidérés lors de gros vent ; et maintenant ce bocal.
Il l’approcha une fois, pour voir. Il contenait un liquide, certes, mais il constata que le roulis n’avait qu’une incidence faible sur l’équilibre de l’aqueux : de l’eau aurait depuis longtemps été éjectée, si elle avait remplacé le contenant du bocal.

Morvan prit alors une autre détestable habitude, celle de se diriger vers une tempête dès qu’il en avait l’occasion. Plus elle semblait puissante, plus Morvan paraissait jubiler. Et alors que les deux pêcheurs s’enfonçaient au cœur des tempêtes, celles-ci diminuaient progressivement en force, si bien qu’inévitablement un vent faible les ramenait à Ouessant. La pauvre bicoque grinçait de partout, mais son propriétaire n’en avait cure ; cependant une fois à bon port, il la reconsolidait attentivement.

Quelques mois fuirent, et un soir, Morvant rentra dans son penn-ti, plaça le bocal sous le lit et y amena Rozenn.
Neuf mois plus tard, elle accoucha d’une petite fille.

La joie avait fini par revenir chez Morvan, et Rozenn, dans son bonheur d’avoir un enfant, n’en aimait que davantage son mari. Tout le monde sur l’île fut vite au courant, et le sentiment commun était moins la réjouissance que la suspicion.

Le même processus en mer continua ; Rozenn fit venir au monde une fille et un garçon. Trois enfants en pleine forme suffisait à Morvan, et s’il cessa de déposer le bocal sous le lit, il ne l’enleva pas de son bateau de pêche. Non seulement il lui permit d’avoir des enfants, mais sur l’eau, les poissons étaient comme attirés par les filets tendus. Et c’était bien la seule raison qui faisait taire Gwenaël.

Cinq années passèrent. Le bocal trônait toujours sur son socle, sur le bateau, plus personne n’y faisait attention. Un jour que Morvan avait oublié un filet réparé par sa femme, Gwenaël aperçut le bocal. Constamment à moitié plein, le liquide avait graduellement pris une teinte bleu foncée. Il le souleva, l’exposa face au soleil pour voir au travers, n’y vit pas grand-chose, puis haussant les épaules, le reposa.

Son collègue revenu, ils prirent la mer. Le temps était clair au large, accompagné néanmoins d’une forte houle. Ça tanguait bien ; les marins avaient l’habitude, entourés d’eau, vivants au quotidien avec cet élément.

Morvan se rendit soudain compte qu’il manquait quelque chose dans le paysage.
– Où est le bocal ?
Il ne fut pas long à fouiller le bateau de babord à tribord, de la proue à la poupe.
– Est-ce que tu l’as touché ? demanda-t-il, contenant difficilement sa fureur.
Gwenaël penaud nia tout d’abord avant d’avouer évasivement qu’il l’avait manipulé.
– Nous rentrons. Maintenant ! hurla-t-il quand Gwenaël fit mine de protester. Cet inconscient n’imaginait pas à quel point sa bourde était cataclysmique, fulminait Morvan. Une colère et une frousse immenses habitaient ses gestes ; pour avoir touché le bocal, ce sans-cervelle de Gwenaël avait annulé les sorts de maintien et de protection. Le liquide allait se diluer dans l’océan et…
A Ouessant, Morvan ordonna à Gwenaël de se calfeutrer dans son penn-ti et de prévenir le plus grand nombre de personnes de faire de même, en arguant qu’une catastrophe était sur le point de se déclencher. Ce fut une erreur, car Morvan s’exposa à une partie de la population, en annonçant ce qui allait arriver.

La mer se métamorphosa en une sombre surface de texture bitumeuse, précédant la tempête océanique d’une ampleur et d’une durée inouïes. L’eau rongea les falaises ; le vent se fit se coucher les arbres, ceux dont les racines tinrent bons ; des incendies éclatèrent fréquemment un peu partout, allumés par les éclairs, éteints par une pluie diluvienne qui délavait les sols.
Au lever du treizième jour, la Bretagne revêtait son contour de bord de mer acéré, de landes désolées, de bois clairsemés. L’océan ne perdit jamais cette couleur profonde et turbulente.

Catégories :Légendes bretonnes

Intermédiaire VII bis

On dit que j’entends l’herbe croître, que je vois la laine pousser sur le dos des moutons, que je vois la fin du monde. C’est la vérité. J’ai vu ma fin, je dois tuer mon pire ennemi et être tué par lui. Je ne ressens aucune peur.

Je veille, c’est ma fonction ; j’éclaire et je brûle, ce sont mes attributs.

Une secousse ébranle l’Univers, suivie d’un craquement sinistre. Puis un silence plus terrifiant encore emplit tout l’espace ; chaque être, fébrile pour les uns, dans l’expectative pour les autres, retient son souffle.

Ma fonction va prendre fin, je le sens.

Une brèche s’ouvre dans le ciel de Midgard, et de la bouche grotesque ainsi créée se déverse une déferlante de feu qui précède un groupe sans fin de cavaliers. A leur tête, une épée étincelante que brandit Surt le Géant. Il sait que je suis là, qui garde. Je m’empare de Gjallarhorn et souffle de toutes mes forces.

Le son du cor traverse les neuf mondes, faisant frémir l’if-univers, Yggdrasil.

Les Géants chevauchent à toute allure, à peine ralentis par mon alerte, et atteignent Bifröst, le pont arc-en-ciel qui relie Midgard au domaines des Dieux, Ásgard. Le pont ne tarde pas à s’effondrer ; les Géants devront traverser à la nage les grands fleuves ; la vague de feu tue les deux corbeaux d’Odin, partis comme à leur habitude aux nouvelles, devenus dorénavant des boules incendiaires, et provoque une montée subite d’un épais brouillard.

A l’heure qu’il est, Odin a dû faire sortir les Einherjar du Valhalla. Je m’en retourne ; le Ragnarök (1) peut débuter ; je ne ressens aucune peur, je pressens même la montée d’une excitation typiquement guerrière.

– Je t’attends, Loki (2). Qu’on en finisse.

1 : le Ragnarök signifie littéralement Consommation du Destin des Puissances ; la dernière bataille qui apportera la fin du monde et son renouveau, au cours duquelle les Ases (dieux) combattront les Géants et leurs alliés jusqu’à la fin. Les Einherjar sont les soldats morts récupérés sur les champs de bataille par les Walkyries, en prévoyance du Ragnarök.
2 : Loki est certainement l’Ase le plus fourbe de cette mythologie ; il combattra même aux côtés des Géants ! Mais sa fin est suggérée dans cet Intermédiaire.

N.B. : le personnage décrit se nomme Heimdall, également dieu de cette même mythologie nordique.

Catégories :Intermédiaires

Un rêve ne s’arrête pas. Il file. Pour simplifier, on va dire qu’il utilise la ponctuation, mais il ne connaît pas le point ; ce n’est pas lui qui se met un terme. Non, un rêve s’écrit à l’aide de points virgule ; il passe d’une idée à l’autre en gardant un lien, plus ou moins subtil, avec le tronçon de rêve précédent.

D’un autre côté, c’est difficile de se souvenir d’un rêve, sauf lorsqu’il s’agit de mauvais, ou bien quand il se répète. Malgré ce sentiment de familiarité sur l’instant, il nous file entre les neurones. Et s’il y a bien une chose que je ne souhaite pas savoir, c’est où ils se cachent.

Catégories :Rêves

28 août 2008 2 commentaires

En me peignant après un shampoing, séquence de torture d’un rituel de douche ordinaire, j’ai enlevé un cheveu qui attiré mon attention. Il était long d’une quarantaine de centimètres (oui, j’ai les cheveux longs ; non, je ne suis pas buveur de Kœnigsbier ; oui, j’ai eu joué de la guitare – j’en possède deux, incroyable, non ? Sauf que le morceau que je maîtrise le mieux est le thème du jeu Tétris – mais j’ai laissé tomber le tripotage phallique à cordes ; non, je ne suis pas fan de Metallica ; oui, j’adore Led Zeppelin, c’est le seul lien direct que l’on pourrait trouver avec ma touffe ; non, je ne suis hippie, ni beatnik ; oui ; non ; peut-être ; enchaînement à savourer lentement, à haute teneur en clichés, de plus il va être difficile à votre cervelet à procurer l’effort consistant à revenir quelques lignes plus haut afin de reprendre le train de mon anecdote – à moins que vous ne l’ayez fait rien que par esprit de contradiction, dans ce cas, essayez de vous rappeler ce qu’il en est en lisant la suite, parce que ce n’est pas fini – qui, à vrai dire, vaudra sûrement à peine l’encre du stylo bille que j’use, alors que je me questionne sur le déjà-vu d’une tirade de la sorte, composée – un bien grand mot pour la désigner, si vous sollicitez mon avis – quelques temps auparavant, à l’époque où je ne couvais pas encore un cancer des sourcils ; vous savez, c’est le genre de passage qui si l’on n’y prend pas garde éjecte le tambour de sa machine à écrire : Tch-tch-tcheuk-poïng !), à peu de choses près, je ne suis pas fiable pour les estimations de distance et longueurs, entortillé telle une queue de cochon, mais détail intéressant, sur les deux tiers le pigment est brun puis se clarifie pour devenir d’un blanc d’argent (ou de vieillard, mon pote, faut choisir ! T’as vingt-cinq balais dans le placard, mais pas de maison assez grande pour tous les user. L’oreiller est le plus doux des confidents, tandis qu’aux toilettes l’on confie sa bile. Ne doutez plus que je me complaise dans l’absurde. Tch-tch-tcheuk-poïng !). Qu’un cheveu ait attendu deux années pour me délivrer un message aussi fort, et que je le trouve, je ne peux qu’être admiratif.
Pif !

Catégories :Non classé

Intermédiaire VI

Auguste était un simple fantassin du 11e régiment d’infanterie légère, stationné à Angers. Il en était fier ; il s’enorgueillissait d’autant plus qu’il servait pour la jeune IIe République, et la République, comme lui avait appris son père, venait des termes latins res et publica : la chose publique. Son devoir était de protéger la République française, donc de protéger tous les Français. Son cœur débordait d’une joie zélée et patriotique.

Sur l’homme placé à la tête du pays, son père était bien plus circonspect. Celui-ci avait confié à son fils qu’il avait l’étrange et redoutable pressentiment que la tentation impériale à terme deviendrait par trop irrésistible. Auguste connaissait l’histoire de Napoléon Ier, et plus d’un tiers de siècle après Waterloo, n’en gardait que les hauts faits d’arme de l’Aigle corse et ses images de gloire ; la France qui faisait le jeu du monde ; à propos de Louis-Napoléon, il ne savait sur quel pied danser, pour dire les choses clairement. Comment en effet se satisfaire d’un Bonaparte tenant les rênes d’une République, de nos jours ?

« Laissons les choses continuer telles qu’elles se présentent maintenant, en restant vigilants, néanmoins. » Son père parlait toujours sagement, à ses yeux.

C’est pourquoi Auguste, devisant sur la figure de la République avec un ami du régiment, se sentait, juvénil qu’il était, chauvin sûrement, porté par un enthousiasme gonflé au moyen d’encouragements qu’il s’imaginait. Le régiment était appelé en revue, et traversait alors la ville.

Auguste, dans le feu de sa discussion, ne prêtait guère attention à la pluie et aux bourrasques violentes de la tempête. Entouré de camarades, il vit d’un œil distrait qu’il empruntait le pont de la Basse-Chaîne surplombant la Maine.

– Vivement qu’on rentre, je suis déjà trempé ! fit quelqu’un derrière lui.

– Considère que c’est un honneur d’être trempé dans l’uniforme que tu portes, rétorqua, amusé mais sérieux, Auguste. Qu’est-ce que ça remue, ici ! ajouta-t-il, lorsqu’il nota une ondulation répétée et prononcée de la passerelle.

A cet instant, les câbles de suspension cédèrent, et dans sa chute, Auguste n’eut pas le temps de hurler quand une baïonnette le transperça.

N.B. : le pont de la Basse-Chaîne est aujourd’hui disparu, suite justement à cette tragédie survenue le 16 avril 1850.

Catégories :Intermédiaires

La promenade dominicale se déroulait sans incident, respirant le vent à pleins poumons, souriant aux canopées ébouriffées, envoyant valser les aigrettes des pissenlits d’un coup du pied, quand je repérai un caillou bien plus brillant que ses congénères. Le ramassant, j’observai qu’il s’agissait d’une accrétion de mica noir.

J’ai médité sur une grande partie du chemin, le caillou dans la main ; me revenait en mémoire un morceau de mica blanc énorme trouvé dans le ruisseau, il y avait quelques années, depuis perdu ; celui-ci s’effritait, perdant des paillettes à chaque manipulation. Je me suis alors dit qu’il ne méritait pas de finir exposé sur une étagère. Je me suis approché du ruisseau, et je l’y ai jeté, pensant qu’avec le courant, il s’émietterait de la même manière qu’un galet, embellissant le ruisseau de discrètes étincelles.

Catégories :La Nature

Une aventure de la Grumch et Daisy #7

Comme tous les soirs, la Grumch* rôde avec Daisy, son pokemon mi-griffon mi-cafard (des poils sur de la chitine).

Aujourd’hui, la séance photo.
« Oh ! J’ai une bonne idée ! Je vais mettre une photo de Daisy sur mon blog, pour en faire profiter mes copinautes ! »
Elle farfouille dans son débarras à la recherche de son appareil photo numérique, estampillée « Bonne Affaire Lidl » du mois de mars.
« Daisy ! Viens là ! » fait-elle, mais alors que la chienne trottine vers sa maîtresse, cette dernière appuie par inadvertance sur le bouton d’enclenchement, et le flash qui s’en suit fait couiner Daisy (la pauvre bête déteste le bruit et la lumière des feux d’artifice), qui part se cacher.
« Daisy ! Reviens ! Faut faire une photo pour les copinautes ! »
Elle réussit finalement à la coincer, toute tremblante, après une course-poursuite infernale, mais s’aperçoit en manipulant le bidule qu’entre-temps les piles se sont déchargées.
Et c’est pourquoi, depuis, en tapotant ses articles, elle rumine dans le vide.

*n’a pas les yeux d’une Gorgone, mais ça s’en approche

Catégories :La Grumch et Daisy