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Archive for février 2008

Intermédiaire IV

Quelque part aux environs de Giverny.

Le soleil est haut, lumineux ; les nuages ont plié bagages de pluie.

Près d’un étang, un homme barbu exerce son art sur une toile, assis sur son éternel chevalet. Sa ribambelle de tubes et les innombrables mélanges sur sa palette démontrent une recherche de la teinte adéquate, signe d’un personnage qui a le temps devant soi à s’adonner à sa passion.

Le pinceau s’enroule et crée dans les couches gluantes de peinture la couleur qui en petites touches sera apposée à l’œuvre. Rien n’est plus difficile pour l’artiste que de retranscrire aux futurs amateurs (à ce moment, pense-t-il vraiment à eux ?) l’exact degré coloré de la perfection naturelle des plantes qu’il visualise. La mémorisation de la lumière de l’instant est ce sur quoi il pointe son attention.

Ses yeux ont consacré sa vie.

Le pont japonais qu’il a fabriqué spécialement pour le jardin prend forme sous ses coups de pinceau. Il dénote vis-à-vis du bassin aux nymphéas et de la végétation environnante. Il semble un arc-en-ciel de bois blanc entouré d’un vert d’été et surplombant un bleu crépusculaire.

Un jacassement proche et entêtant retentit dans son dos, il se retourne. Une pie bondit sur l’herbe en lançant ses cris rauques, comme par désenchantement. Le peintre sourit dans sa barbe et, l’inspiration affluant, se rappelle…

Étretat.

Ce matin d’hiver, ce bleu si cristallin, si caractéristique qu’il en émerge à peine du rose de l’aurore, cet incident capté dans l’épuisette de l’imaginaire, ce silence cotonneux de la neige fraîche, qui craque en fondant…

Ce présent, il l’a déjà vécu. Ce présent, c’est ce pour quoi il peint.

« Ma vieille, tu l’as eue, ta chance. »

N.B. : le peintre en question est Claude Monet. Il possédait une maison avec jardin à Giverny, village situé à une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Paris, car Monet passait beaucoup de temps à s’occuper de jardinage. Un étang était rempli de nymphéas, sorte de nénuphar, et se voyait enjamber par un pont japonais ; certains de ses tableaux les plus célèbres décrivent ce paysage. La Pie est un tout aussi célèbre tableau de Monet, peint en 1869 à Etretat, soit trois ans avant son Impression, soleil levant, et un quart de siècle environ avant de se consacrer à son jardin.

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Intermédiaire III

Maussade, l’homme paie son passage, juché sur son vélo. Il voulait traverser le viaduc de Millau, eh bien il le traversera !

Il se rappelle l’époque de l’inauguration, lorsque les titres de la presse louaient « l’incroyable ouvrage », de quelle admirable manière « l’ouvrage » s’intégrait au paysage… S’intégrer au paysage ? Cette horreur arrachée des méandres surannées d’un cerveau de primate ? Quelle fumisterie ! Ça l’avait mis dans une rogne… Son estomac ulcéré s’en remettait à peine.

L’écologiste venait donc s’en assurer lui-même, hein, de la chose formidable, de ce désengorgeur de ville, de cette enthousiasmante œuvre d’architecte, « moderne ».

Le voilà, le grand mot passe-partout ! Moderne ! Et le pont du Gard ? Et le pont d’Avignon ? Ils ne sont pas assez nombreux, peut-être, les ponts défigurant la Nature ? Et à qui il profite, ce viaduc ? Aux gérants qui s’en mettent plein les fouilles ! Aux touristes ! Aux poids lourds ! Que des dangers publics ! Que des pollueurs !

Pédalant furieusement (voulant par là même peut-être enfoncer le viaduc dans le sol), l’homme s’aperçut qu’il approchait du quatrième pilier et qu’il n’avait pas encore profité de la vue. Il apaisa son allure et sa hargne, puis se gara.

Pas nécessaire de bâtir un tel monstre de béton pour apprécier un panorama comme celui-là. De toute façon, il n’est qu’utilitaire ce viaduc, il ne sert qu’à transbahuter les touristes et les poids lourds plus rapidement au sud. Le passage est tellement rapide qu’ils n’apprécieront guère le paysage à sa juste valeur. Ils s’extasieront pendant une minute et oublieront d’autant plus v…

Un sac plastique se plaqua sur sa figure quand, mauvais, il se retournait vers l’autoroute. Complètement surpris et aveuglé, il déambula un instant comme une marionnette, avant d’arracher le sac en le jetant. Celui-ci disparut dans les airs.

Rouge de honte et de rage, l’homme enfourcha son vélo et termina sa traversée.

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Intermédiaire II

Le soir tombait sur les terres brunes et rocailleuses. Les hautes collines au sud venaient d’enlever le soleil.

Nous nous étions stationnés un peu en amont de la route blanche et sèche, pour finir à pied le chemin.

Tu as destiné tellement de temps à l’étude de cette civilisation perdue, que parfois j’ai marché au bord du désespoir. C’est moi que tu avais failli perdre, au bout du compte.

Je te suis ; combien de fois avons-nous emprunté cette voie ? Nos randonnées dans cette région mythique, je les garderai au plus profond de mon être. L’insouciance de notre jeunesse mêlée au sérieux de tes recherches ; cet air enivrant empli de sel, de la fraîcheur de l’olive, des senteurs d’agrumes, un air j’en suis certaine digne de l’aube des temps… L’attirance pour cette région hantée par les Mycéniens s’accommodait à l’amour que je te vouais. Jusqu’à un certain point.

Les rares souffles de vent secouent les touffes d’herbes et quelques-uns de tes cheveux argentés. Tu avances résolument. Cette lueur dans tes yeux… Le pont de Kazarma.

Je me suis souvent interrogée sur l’attraction que déployait dans ton esprit cet amas de pierres ; tu avais beau m’expliquer l’agencement des blocs en appareil cyclopéen, je n’y comprenais goutte, ou je paraissais n’y rien comprendre. C’est la passion dans ta voix que je buvais.

Tu t’es arrêté au-dessus de la voûte, appuyé sur ton bâton de marche. Au loin, une chouette a hululé. A scruter ton visage détendu, on devine ta jubilation intérieure, on devine que tu te souviens, on sait que la maladie n’a pas encore tout effacé. C’est une victoire à la Pyrrhus ; je la préfère au néant.

Soudain, tu t’es tourné vers moi, sourire aux lèvres, et tu m’as donnée le plus beau cadeau.

Tu m’as appelée.

N.B. : le pont de Kazarma se situe dans le Péloponnèse, la célèbre péninsule grecque

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Intermédiaire I

Son pas claque sur le bitume du trottoir. Il lui faut parfois regarder à terre, histoire d’éviter de mettre ses talons dans de la…

Un rictus de dégoût déforme la bouche de la bourgeoise.

Sa montre scintille lorsqu’elle jette un coup d’œil à l’heure, ses jambes tricotent plus vite que le fait l’aiguille des secondes.

Ce qu’il faut faire pour contenter un mari amateur d’art, c’est invraisemblable : du lèche-vitrine rue de Rivoli. Marie-Monique sera présente en soutien ; tu parles d’une consolation.

La bourgeoise s’engage passerelle des Arts. Les bancs publics sont pris d’assaut par des hordes d’inconnus. Derrière ses lunettes à verre fumé, elle inspecte ici et là, sans se départir de sa cadence : des touristes japonais la reluquent de leur air indéchiffrable, des personnes quelconques aux allures bigarrées la croisent, plus loin un vendeur à la sauvette que la bourgeoise entreprend d’esquiver…

Elle manque se retrouver par terre au moment où son talon droit craque mais cramponne la rambarde. Un pigeon s’envole, effrayé de cette brusque irruption.

« Vous allez bien, Madame ? » interroge quelqu’un. C’est un jeune garçon assis sur un banc, entourant son amie de ses bras. Elle fait un signe affirmatif de la tête, bien que sa cheville lui fasse souffrir le martyre.

Reprenant son souffle, partagée entre les pointes de douleur et la pensée d’avoir frôlé une humiliation aux yeux de tous, elle lorgne le jeune couple retourné à ses affaires. L’entreprise de se bécoter semble obscène, cependant qu’une rage impuissante monte en elle, humidifiant sa vision.

La bourgeoise bat rapidement des paupières, attrape son téléphone dernier cri, contacte Marie-Monique, explique, somme :

« Dépêche-toi ! »

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Désolé chers lecteurs, le « feuilleton » de Gaya s’arrête au septième épisode. Je comptais au préalable terminer au neuvième ; force m’est de reconnaître avec humilité (bien que n’ayant pas affiché de prétention au départ) qu’il me manque encore beaucoup de notions philosophiques pour que j’avance.

Vous me direz que cela n’empêche pas d’écrire : certes, mais en ce qui me concerne, si je n’ai pas en ma possession suffisamment de points d’ancrage en arrière-plan, je me sens bloqué. Je pourrais continuer à raconter les pérégrinations de ma « jeune héroïne » ; cependant, ne pas avoir en filigrane les messages idéels que je souhaite passer agit tel un frein. Je suis exigeant, mais je veux un fond qui tient, qui soit solide et ferme.

En lisant La philosophie pour les nuls (il y a un début à tout :oD ce n’est pas le premier livre de philosophie que je lis, tout de même), j’ai trouvé certains échos dans mon texte de maîtres à penser. Ce serait long et fastidieux à tout retranscrire (surtout que j’ai des choses plus intéressantes à faire, je laisse le soin aux futurs chercheurs qui n’auront rien d’autre à faire de s’y atteler ;o) ), je peux néanmoins dire qu’il est question du temps, de l’empirisme, des monades de Leibniz (encore que différent, et que vous n’avez pas pu lire), et j’en oublie.

Je n’ai pas l’impression de trancher non plus entre l’inné et l’acquis. Qu’est-ce qui fait la part de l’un et l’autre, sachant que je ne connais pas moi-même l’origine de Gaya ? Dès le départ, elle sait tout, donc ne sait rien. Elle ne sait pas qu’elle ne sait pas. Le premier doute arrive lorsqu’elle ne saisit pas la mécanique parfaite de l’ordonnancement du monde qui l’entoure. C’est la tache d’huile de l’ignorance qui s’imprègne dans la conscience, et qui s’étendra ; à cela on peut mettre en corrélation la goutte d’eau qui « active » la jeune fille (ou androgyne pour les puristes).

J’ai aimé la correspondance entre l’écorce de l’arbre et l’enveloppe neuve de Gaya. Nos cicatrices forment et forgent nos personnalités, ce sont les preuves de notre histoire propre. C’est ce que l’on appelle tout simplement l’expérience. Lorsque j’ai rédigé cette partie, j’ai senti au départ que je l’avais situé trop tôt dans le cours du récit, mais je me suis ravisé en ruminant cette idée : l’arbre en lui-même est un repère dans le temps pour Gaya, à double titre. D’une elle se réveille à son pied, de deux il n’est pas un aboutissement en tant que tel, mais un exemple de ce que l’on peut devenir après des années. Indirectement c’est ce message qui passe, comparativement à Gaya qui démarre dans sa vie.

Cette notion de l’histoire est un thème fort et sous-jacent à ce périple. Un arbre est un témoin du temps qui s’écoule : ce symbole qu’est l’arbre aura une place importante dans ma cosmogonie, pas seulement pour celles évoquées.

L’être que représente Gaya détiendra une place centrale dans cette même cosmogonie. C’est pour cette raison que je la traite avec une infinie rigueur. Si je rate un événement, cela peut avoir des conséquences désastreuses sur la suite. Le grain de sable qui peut tout faire valdinguer…

Cette image du grain qui grippe la machine n’est pas complète par rapport à ce que je veux insinuer. Je ne me souviens plus quel philosophe expliquait que nous, êtres humains, sommes juste le fruit d’une rencontre qui s’est jouée sur un détail aussi insignifiant que décisif qu’un simple coup d’œil, par exemple, ou une parole empreinte d’un lyrisme particulier résonnant aux oreilles d’autrui, ou que sais-je encore. Chacun d’entre nous est le résultat d’une union basée sur un petit truc qui a fait pencher la balance, et rétrospectivement, ce fut également le processus pour nos parents, et nos grands-parents, ainsi de suite. Notre existence ne tient qu’à peu de choses. Eh bien il en va de même pour mon personnage : si je dénature un fait en le retranscrivant de façon erronée, les conséquences en seront amplifiées par l’œuvre du temps. Je parais forcer le trait, il n’en va pas autrement malgré tout.

Je souhaite atteindre une certaine justesse psychologique au travers de mes personnages. J’y mettrai le temps (décidément !) qu’il faudra. Croyez-moi, j’ai vraiment une impatience qui me taraude, celle de vous montrer de quoi je suis capable en littérature, mais pour cela, pour le concrétiser, il me faut nécessairement passer par l’apprentissage effréné de pensées. Je n’ai que vingt-quatre ans, après tout…

Catégories :Gaya