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Archive for juin 2007

Voici un texte que j’ai rédigé dans le cadre de l’atelier d’écriture du festival de l’Astrolabe, au début du mois. Il s’agissait, sous la conduite de Régine Detambel, écrivaine d’une renommée certaine (inconnue pour moi jusqu’à cette rencontre ; ma prof de français la connaît), de composer un texte, qu’importe la forme, sur ce que nous allions voir un vendredi soir dans le centre de cette bonne vieille ville de Melun.
Le but étant de le lire tel quel, devant public, au retour de la promenade ou le lendemain matin.
J’explique un peu comment l’inspiration m’est apparue : je m’étais installé sur la terrasse d’un bar (depuis le temps) et j’avais en ligne de mire la route qui découpe en droite ligne la ville. Je me suis alors rappellé ce que mon prof d’histoire nous avait dit, que cette route était le Decumanus hérité des Romains. Je me suis mis à imaginer ce que l’on aurait pu voir sur les trottoirs pour animer tout ça, le rendre plus vivant au niveau humain.

« Ce long ruban de crasse qui coupe la ville en deux. Les humains lèguent aux humains leurs feuilles de routes personnelles et impersonnelles. Ne dit-on pas que la littérature permet de connaître des gens que l’on ne rencontrera jamais ? Il en va de même pour ce pont de bitume enjambant la Seine, fleuve, qui d’ailleurs coupe elle-même la ville en deux. Intéressant. L’homme va tout droit et la nature suit son cours. Probablement une question de perspective.
Quelle tache ce pont, quand même. Et je n’évoque pas l’église et la rue. Ils ne vont pas les démolir pour ma pomme. Sans compter les arbres qui longent la route. Non pas que je veuille les couper – j’adore les arbres, les meilleurs amis de l’homme après les mouches – mais il existe bien mieux pour insinuer une vie sur les trottoirs. Les arbres, je les réserverais aux bords de la Seine. Et au lieu de dissimuler les édifices immondes et dégueulasses, car ici c’est bien le but de ces arbres, je les rendrais davantage attrayant en les embellissant de vie humaine.
Comment ? me demanderez-vous. Eh bien, ma foi, au lieu de baisser la tête pour ne pas remarquer les murs squameux, les volets branlants ou les rideaux des années trente, j’inviterai à la lever afin que soudain vous vous aperceviez qu’un café littéraire vient d’ouvrir de ce côté de la rue, que tout à coup, un poète déclame à l’improviste à propos de l’effervescence des bulles de gaz dans le demi, ou alors que là-bas deux membres d’une famille se rencontrent avec force embrassade et s’invitent à rester bavarder autour d’un verre. Et pourquoi pas, soyons fou, un tramway bringuebalant sur ses rails et nous saluant d’un son de cloche.
Mais… non. Tout ce passage, je l’ai fantasmé, et agrémenté de quelques clichés. Je devrais me présenter aux municipales.
Ce que j’ai vu, c’est bien autre chose. Ce fut un drapeau tricolore planté sur un balcon, peut-être une relique de la campagne présidentielle ; ce fut une fille me jetant un regard dédaigneux alors que je composais modestement sur un banc ; ce fut des légions de cabines hermétiques à quatre roues, dont parfois un de leurs chauffeurs utilisant un portable pour communiquer avec l’extérieur…
Un couple enlacé débouche à l’angle de la rue, se promenant, et l’homme tient une petite caméra pour se filmer ensemble afin, j’imagine, d’immortaliser un souvenir de ce moment heureux. Usons de la vidéo pour conserver nos instants de parfait amour. De la mémoire artificielle pour sauvegarder nos sentiments. L’écrit a bien tué la tradition orale de mémoire, pourquoi la technologie n’assassinerait-elle pas les émotions ?
Malgré tout, il y avait des gens. C’est mieux que rien. Et des couples, ça promet. Des pigeons aussi. De la vie humaine, en quelque sorte. Traitez-moi de cynique si vous le souhaitez. »

Il est loin d’être parfait, il y aurait quelque petites retouches à réaliser, mais je le laisse comme ça, à l’état brut. Je suis plutôt content de moi, pour un texte écrit en une heure et demie. Et puis c’était mon premier atelier d’écriture. Drôle de concept à ce propos, je ne pense pas vraiment approuver cet onanisme mental forcé. Un premier jet (désolé) étant rarement satisfaisant, pour ainsi dire jamais, je l’ai un peu retouché entre mon retour chez moi et le rendez-vous du lendemain matin (deux-trois tournures et trois-quatre mots).
Un homme d’âge mûr avait écrit un long texte largement retouché (lui non plus n’aimait pas ne pas retoucher un premier essai) et au style volontairement littéraire, avec une volonté de recherche. On sentait l’expérience, même si quelques passages m’avaient ennuyé (ils me paraissaient répétitifs, parfois pesants), sans vouloir m’instituer critique accompli. Une fois mon texte lu, Mme Detambel a noté la phrase “L’homme va tout droit et la nature suit son cours.” comme saillante, tandis que ma voisine de droite s’est enthousiasmé sur ces deux textes, en affirmant qu’en les lisant, elle aurait ressenti beaucoup de plaisir, mais un plaisir différent d’un texte à l’autre. Sur le texte du monsieur, elle aurait savouré les mots savants parsemant les phrases ; quant à mon texte, elle aurait adoré le style. Que dois-je comprendre ? Que je ne sais pas écrire des phrases littéraires ?? Un style particulier doit-il s’affranchir de subtilités littéraires ? Ai-je sacrifié la subtilité pour mon style ? Parce que je suis jeune, on devrait me coller une étiquette “perfectible” ? Bien sûr que non ! Sur l’instant, j’avoue que ça m’a un peu vexé. J’ai pris sur moi. J’accepte ce point de vue, ça ne m’a que plus renforcé dans l’envie de percer dans le milieu littéraire (tôt ou tard, même posthume !).
La réflexion générale s’est alors décalé sur la possibilité de déterminer l’âge d’un écrivain à travers ses textes. Je ne crois pas que cela soit possible, dans une certaine mesure ; ce que je pense, c’est qu’une expérience des livres est largement plus repérable, une culture littéraire est autrement plus perceptible que l’âge supposé du capitaine. Par rapport à ce monsieur, qui était à la retraite me semble-t-il, son bagage culturel était incomparablement plus étendu que le mien. C’est à ce niveau que cela se joue, indiscutablement. J’avais compris que la comparaison de nos deux textes était fallacieuse et absurde.
Voilà bien un domaine, la culture littéraire, dont mon principal regret est de n’avoir pas réalisé son importance plus tôt. Je peste devant le temps perdu, mais cela ne me le rendra pas, alors autant avancer.

Catégories :Un an à Melun